Les «gilets jaunes»: un fait révélateur d’une transition écologique injuste et tronquée?

[…] L’économiste Joseph STIEGLITZ avait jadis utilisé une image pour parler de la société contemporaine. Nous ne vivons plus dans une société, avec une stratification sociale, certes inévitable, mais raisonnable, écrivait-il. C’était l’utopie des sociétés des années 1960 et plus largement celle d’une démocratie sociale. Cet idéal est foulé au pied des transformations sociales et technologiques contemporaines. Nous pensions être embarqués dans un même bateau, certes dans des classes différentes, mais quand même dans un même bateau. Aujourd’hui, dit Stieglitz, on navigue dans des bateaux différents, dans trois bateaux, nous dit-il. Les uns dans des paquebots de luxe, à la route bien tracée, avec des radars et des systèmes de pilotages efficaces, des bateaux de sauvetage bien fournis. Les autres dans de vieux rafiots qui tiennent péniblement la mer, aux moteurs poussifs, à la merci des vagues et des vents ; ils suivent péniblement le convoi. Les autres enfin sont largués, accrochés à des radeaux de fortune essayant de ne pas couler. Les gens des vieux rafiots tentent d’en sauver. D’autres sont irrités par ces gens qui s’accrochent à leur bateau chancelant. Ceux du paquebot de luxe ne les regardent pas, ne les voient pas. Leur monde est ailleurs. […]

Lire la carte blanche complète de Felice DASSETTO sur LESOIR.BE (article du 20 novembre 2018)…


Plus de presse…

Wohlleben : La vie secrète des arbres (2017)

ISBN 9782352045939

Si vous lisez ce livre, je crois que les forêts deviendront des endroits magiques pour vous aussi.

Tim Flannery, auteur de Sauver le climat

Un livre passionnant et fascinant… Wohlleben est un merveilleux conteur, à la fois scientifique et écologique.

David George Haskell, auteur d’Un an dans la vie d’une forêt

L’éditeur LES ARENES écrit : “Dans ce livre plein de grâce, acclamé dans le monde entier, le forestier Peter WOHLLEBEN nous apprend comment s’organise la société des arbres. Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…

Prodigieux conteur, Wohlleben s’appuie sur les dernières connaissances scientifiques et multiplie les anecdotes fascinantes pour nous faire partager sa passion des arbres. Une fois que vous aurez découvert les secrets de ces géants terrestres, par bien des côtés plus résistants et plus inventifs que les humains, votre promenade dans les bois ne sera plus jamais la même.

Peter Wohlleben a passé plus de vingt ans comme forestier en Allemagne. Il dirige maintenant une forêt écologique. Son livre a été numéro un des ventes en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus et est devenu un étonnant best-seller aux États-Unis. Il est traduit en 32 langues.”

WOHLLEBEN Peter, La vie secrète des arbres (Paris, Les Arènes, 2017 : traduit de l’allemand par Corinne Tresca).


D’autres évoquent les approximations, les interprétations et les erreurs, comme la très sérieuse Section 2, Forêts et filière bois, de l’Académie d’agriculture de France :

“Les mots ont été pesés un à un avant la publication, le 11 septembre dernier, d’une note de lecture par la très sérieuse section 2 « Forêts et filière bois » de l’Académie d’agriculture de France, qui regroupe d’éminents spécialistes du monde de la forêt et du bois.

En substance, l’Académie reconnaît que Peter Wohlleben a fait preuve dans son ouvrage de « beaucoup de passion et d’un sens développé de la pédagogie» et que son livre soulève «de multiples questions pertinentes sur la vie des arbres au sein des forêts».

Mais la critique pointe juste après : « Nombre de réponses qu’il apporte prêtent malheureusement le flanc à la critique: sources absentes ou non vérifiables, extrapolations non justifiées, interprétations abusives et même erreurs manifestes. » En conséquence, l’Académie d’agriculture estime que le livre de Peter Wohlleben, qui a « toute sa valeur comme expression de la subjectivité militante d’une personne, ne peut être considéré comme un ouvrage de vulgarisation scientifique… »

En lire plus sur FRANSYLVA-PACA.FR (l’article est tiré d’une publication de Forêts de France, n°609 de décembre 2017)


Plus de nature…

Le sexe est-il si important ?

Grant WOOD, American Gothic (1930) © Art Institute of Chicago

“Tout, dans notre société, semble indiquer que le sexe trône au sommet de la pyramide de nos préoccupations. Vraiment ? La confrontation avec la réalité réserve quelques surprises…

De la presse, qui fournit sans relâche des recettes pour booster son désir et intensifier son plaisir, à la mode, qui continue à placer la « désirabilité » en tête de ses valeurs, sans oublier les romans érotiques grand public, au succès ininterrompu, ni la pornographie en ligne et les innombrables sites de rencontres, tout semble indiquer une insatiable appétence collective. Et pourtant. Les résultats d’un sondage Ipsos pour Philosophie magazine, « Les Français et la sexualité » (2013), altèrent passablement la représentation d’une libido obsédante et triomphante. 70 % des sondés ne sont pas d’accord avec l’affirmation suivante : « Dans la vie, il n’existe pas de plaisirs plus forts que ceux qu’offre la sexualité. » 47 % pensent que la société en général, et les médias en particulier, lui donnent une importance exagérée. Enfin, 47 % affirment que le sexe est un plaisir dont on peut se passer. Fin du fantasme, place à la réalité.

Un discours normatif et anxiogène

Cette réalité n’étonne pas les thérapeutes et les sexologues qui, pour la plupart, trouvent le discours social sur la sexualité normatif et anxiogène. « La sexualité est vécue comme une épreuve sportive, détaille Jean- Marie Sztalryd, psychanalyste et ex-directeur du diplôme universitaire d’étude de la sexualité humaine (Paris-XIII). Il y a l’idée de la performance, de la réussite, de la nécessité d’aller toujours plus loin, d’avoir la bonne fréquence, la bonne manière de faire. Tout cela renvoie à la question de la normalité, qui arrive en tête dans les interrogations des patients. » Gérard Ribes, auteur de Sexualité et vieillissement, psychiatre et sexologue, dénonce une sexualité de comptage, réduite à la génitalité et conditionnée par la performance. « Tout, dans notre culture et dans notre société de consommation, renvoie à une sexualité pulsionnelle dans laquelle l’immense majorité des hommes et des femmes ne se retrouve pas. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que cette activité soit perçue comme anxiogène et donc pourvoyeuse de moindres plaisirs. »

Le plaisir sexuel conditionné à un savoir-faire normé serait ainsi, selon la psychanalyste Sophie Cadalen, un plaisir sous contrôle. « Se questionner sur la normalité – ai-je la bonne fréquence, les bonnes compétences ? – revient à réclamer un mode d’emploi, lui-même source d’anxiété et de frustration. Au bout du compte, cela fait de nous les acteurs de notre soumission. Une telle posture est évidemment le contraire de la liberté sexuelle, le contraire d’une sexualité personnalisée et donc pleinement satisfaisante. » C’est ainsi que les couples et les individus en viennent à s’inquiéter d’un prétendu déclin de leur désir, de ne pas être branchés SM ou échangisme, ou à calquer leurs ébats sur ceux des professionnels du sexe. Et finissent par considérer ce dernier comme un plaisir dont on peut se passer (il ne fait d’ailleurs pas partie des besoins recensés dans la pyramide de Maslow).

Lorsqu’on lui demande si le sexe est devenu une activité surévaluée, un accessoire très accessoire dans nos vies, Mireille Dubois-Chevalier, médecin et sexologue, commence par interroger le terme même. « Le sexe, ça veut dire quoi au juste ? S’il est conçu uniquement comme une rencontre génitale, une copulation parce qu’il le faut socialement ou qu’on doit satisfaire l’autre, alors, oui, c’est évident, on peut s’en passer et trouver plus de plaisir dans un bon repas ou dans le sommeil. En revanche, si on considère le sexe comme une rencontre qui engage vraiment l’être dans son désir, et dans laquelle ce désir se transforme en plaisir physique et émotionnel, alors il semble difficile de s’en passer. Tout simplement parce que la jouissance ressentie est telle qu’elle est un encouragement à recommencer. »

Ce qui fait l’érotisme, c’est le désir

Cela signifie-t-il alors qu’une moindre fréquence de relations sexuelles dans le couple soit le signe de son échec sur le plan sexuel ? « Pas le moins du monde, poursuit Mireille Dubois-Chevalier. Si le “régime” convient aux deux partenaires, qu’ils se sentent bien ensemble, qu’ils n’éprouvent ni frustration ni ressentiment, il n’y a pas de questions à se poser. » Sophie Cadalen va même plus loin en évoquant le cas d’hommes et de femmes, en couple ou pas, qui avouent avoir une vie sexuelle très active mais n’en retirent pas de satisfaction. « Ils peuvent faire l’amour plusieurs fois par jour mais de manière mécanique, sans investir la relation, car ils ne sont pas vraiment désirants. » Ainsi, une relation peut être sexuelle sans être érotisée ou inversement. Car ce qui fait l’érotisme, ce qui sexualise le lien, ce n’est pas forcément l’acte sexuel, mais le désir. Jean-Marie Sztalryd évoque ce patient de 90 ans venu le consulter avec sa compagne et disant à celle-ci : ““Je m’endors depuis quarante ans avec ma main posée sur tes fesses. Ce n’est pas de la sexualité, ça ?L’érotisation du lien peut s’exprimer de mille et une façons : une certaine connivence, une proximité physique qui joue de la séduction ou du trouble, une sensualité, des plaisirs partagés…

Freud aurait donc finalement raison. Tout est sexuel, dès lors que notre désir est engagé. « Et cela commence avec l’oralité chez le bébé, précise Jean-Marie Sztalryd. Tout peut être érotisé : une voix, un geste, écrire une lettre, échanger un regard dans le métro… En fonction de leur histoire, certains vont investir plus que d’autres l’activité sexuelle. » Pour la psychanalyse, le goût pour l’activité sexuelle n’est pas une question de tempérament mais d’énergie psychique que l’on engage ici plutôt que là. C’est aussi, selon Michel Reynaud, psychiatre spécialiste des addictions, une question de gènes. « On sait aujourd’hui qu’il existe des déterminants biologiques expliquant les différences d’appétence sexuelle. Certains gènes incitent à la recherche de sensations intenses et de plaisir. Les individus possédant ce capital génétique ont tendance à avoir une sexualité plus précoce et plus active tout au long de leur vie. Ce sont aussi des personnes plus sensibles aux addictions. Ce déterminant biologique influence le comportement sexuel à hauteur de 30 %. Les deux autres tiers concernent le développement précoce (nos premiers liens affectifs) et le contexte social (culture de la famille, culture de la société). » Pourtant, ce n’est pas ce capital génétique qui fera forcément de la sexualité une expérience intense.

La jouissance comme conquête sur soi

Pour Sophie Cadalen, ce qui rend le sexe unique, ce qu’il apporte d’essentiel à nos vies, c’est une jouissance qui nous emporte et qui, pour advenir, exige que l’on abandonne le souci de notre image, le contrôle de notre corps, la peur d’être jugé. « Il y a quelque chose d’impitoyable dans la rencontre avec nous-même à laquelle nous convoquent le désir et la jouissance, affirme la psychanalyste. Tout ce que l’on tient pour acquis, nos goûts, nos certitudes, nos craintes, tout vole en éclats dès lors que l’on consent à s’y abandonner. Y compris dans le couple. Ce ne sont pas les habitudes qui tuent la sexualité, c’est la peur de se découvrir, de montrer des facettes de soi inconnues, dérangeantes. C’est ne pas se permettre ce dévoilement. Il est plus facile d’incriminer l’autre (il ne me propose rien) ou bien la “mécanique” (j’ai des problèmes d’érection) ou préférer l’idée d’une sexualité qui s’étiole, plutôt que d’explorer sa diversité. » La jouissance comme une conquête : sur soi, sur nos préjugés, nos certitudes, nos peurs, et sur notre inavouable propension à rechercher la sécurité plutôt que la liberté.

La révolution par l’orgasme

L’œuvre de Wilhelm Reich (1897-1957), psychiatre et psychanalyste disciple de Freud, connu pour son engagement en faveur de la libération des masses par la satisfaction sexuelle, suscite un regain d’intérêt. Ses thèses resurgissent chaque fois que l’on tente de comprendre la barbarie (celle des prêtres pédophiles, des assassins de Daech…) comme un effet de la répression sexuelle. Le psychanalyste Joël Bernat, qui a étudié son œuvre de près, n’en est pas surpris : « Reich, qui a pensé la libération individuelle et sociale, revient dans des périodes où l’on ressent le besoin de lutter contre la massification, qu’elle soit politique, religieuse ou économique. » Si la satisfaction sexuelle et l’orgasme faisaient fonction, pour lui, d’antidote aux névroses individuelles et à ce qu’il appelait « les pestes émotionnelles » (l’exploitation de l’homme, le fascisme, la servitude volontaire, les dogmes religieux, les normes sexuelles…), c’est parce que « Reich concevait la sexualité comme une énergie qui pousse l’individu à sortir de chez lui, à entreprendre, à rencontrer les autres. À désirer, donc, au sens large. Pour lui, cette énergie constitue le sujet, elle le singularise. Dès lors qu’il la laisse s’exprimer pleinement dans la sexualité, il en retire un plaisir qui non seulement libère ses tensions mais le rend plus indépendant, en lui donnant un sentiment de puissance difficilement compatible avec la soumission. C’est ce plaisir intense né de la rencontre vraie, de sujet à sujet, qu’il appelle orgasme ». On comprend mieux pourquoi une sexualité affranchie des diktats et des normes (rigorisme religieux ou pornographie) est une menace pour les sociétés de contrôle. Et un moyen, pour ceux qui trouvent le joug trop pesant, de s’en libérer.”

Lire l’article original de Flavia Mazelin Salvi sur PSYCHOLOGIE.COM (février 2017)


Plus d’amour…

Cinq propositions pour changer Liège

Serge Rangoni (Théâtre de Liège), Philippe Lallemand (Ethias), Amandine Sanfratello (Taste of Liège) et Laurent Minguet (IMG) © Anthony Dehez

Un hôtel cinq étoiles situé dans le cœur historique de Liège, à quelques encablures de la place Saint-Lambert et du Palais des Princes évêques. Le temps d’une soirée, c’est notre repaire pour refaire le monde (enfin la Cité ardente).

Les participants? Philippe Lallemand (Ethias), Laurent Minguet (IMG), Serge Rangoni (Théâtre de Liège), Amandine Sanfratello (Taste of Liège) et Bruno Venanzi (Standard). Chacun a potassé ses dossiers, émis des idées sur des thèmes imposés ou librement.

Les débats sont passionnés et engagés. Les Liégeois ont leur ville chevillée au corps et ça se ressent. Mais il y a plus que ça. L’enjeu en tant que tel est perçu comme important. “Les villes sont devenues des territoires phares en termes de visibilité. La maire de Paris (Anne Hidalgo) est sans doute plus connue que le Premier ministre français (Edouard Philippe). Les poids lourds politiques s’investissent d’abord au niveau local, quitte à abandonner d’autres niveaux de pouvoir“, estime Philippe Lallemand en citant les cas de Paul Magnette ou Bart De Wever. “C’est le niveau où les décisions ont l’impact le plus direct et le plus concret. Les villes concentrent les moyens d’action que d’autres niveaux de pouvoir n’ont plus“, ajoute-t-il.

Pour autant, une ville comme Liège se sent parfois à l’étroit dans ses frontières municipales. Aménagement du territoire, mobilité, réseau d’entreprises, sécurité: nos interlocuteurs insistent sur l’importance d’une communauté urbaine; autrement dit, sur l’importance de faire collaborer la Ville avec les communes voisines (Ans, Herstal, Seraing…), que ce soit pour des raisons pratiques mais aussi pour des motifs budgétaires. “C’est nécessaire de rassembler“, plaide Serge Rangoni.

La mobilité est le premier chantier qui vient à l’esprit et c’est peu dire que la finalisation du tram de Liège est attendue avec impatience. Et de cette problématique de la mobilité, découlent les autres : le maillage commercial en centre-ville et son éventuelle reconversion, la vie étudiante engluée dans des navettes entre le centre et le Sart Tilman. Mais l’idée d’un “rapatriement” de l’université vers la ville ne doit pas remettre en cause son rôle moteur dans le développement de certaines compétences économiques en matière de biotechs ou de nouvelles technologies notamment.

Ce ne sont évidemment pas les seules idées qui ont été évoquées. La culture y a eu sa part. Un passe-jeunes pour les intéresser à l’offre culturelle liégeoise ou une parade de bateaux fluviaux sur la Meuse. Autre suggestion dans un autre domaine, la création d’un centre multisports de haut niveau.

1. Se réapproprier la Meuse

Le constat. Comme la plupart des grandes villes belges, Liège souffre de son… immobilité. Aux heures de pointe, les entrées de la ville sont engorgées, paralysées par de longues files de voitures qui viennent s’engluer dans le centre à la vaine recherche d’un parking.

Il manque de liaisons intermodales et multimodales“, estime Philippe Lallemand. “Une politique de mobilité doit s’envisager dans une grande cohérence, qui manque pour l’instant dans la ville et autour“, renchérit Serge Rangoni, qui réclame une étude approfondie des attentes et besoins de la population, et à partir de là repenser les liens de mobilité au sein de la ville. “On fait beaucoup pour l’axe nord-sud, qui suit la Meuse en gros, mais une grande part du trafic passe aussi d’une rive à l’autre“, fait remarquer Laurent Minguet.

Les solutions. Le futur tram liégeois qui s’étendra de Sclessin à Coronmeuse devrait permettre d’alléger le trafic dans le centre. “À condition de bien concevoir aussi des parking de délestage à chacun des terminus“, poursuit Minguet.

En attendant le tram, sans doute à l’horizon 2020 au mieux, et compte tenu des nuisances que les travaux vont occasionner dans la ville, l’alternative pourrait être… la navette fluviale. Mise en service durant le printemps et l’été, elle vise plutôt les touristes. Elle a tout de même transporté 35.000 personnes en 2017 malgré des tarifs très onéreux pour un parcours limité et lent. Autant de désavantages auxquels il faudrait remédier pour l’intégrer dans une offre de mobilité cohérente. “Pourquoi ne pas l’étendre à toute l’année, de Droixhe à Sclessin, voire de Visé à Huy“, rêve Minguet. “Mais il faudrait pour cela améliorer sa vitesse commerciale actuellement limitée à 10 km/h“, fait remarquer Amandine Sanfratello.

Ethias emploie près de 800 personnes en plein centre de Liège, à moins de 500 mètres du pont Kennedy. “La plupart d’entre eux perd une heure d’embouteillage entre Droixhe et le centre. Je serais prêt à proposer un dédommagement à ceux qui empruntent la navette si cela leur fait gagner du temps“, assure Philippe Lallemand.

La navette fluviale, intégrée dans l’offre de mobilité à Paris ou à Namur, c’est aussi un symbole, estime Rangoni. “Le fleuve ne coûte rien! C’est une manière pour les Liégeois de se le réapproprier. Le réaménagement des berges permet déjà une meilleure circulation à vélo. Mais il faut aller plus loin.

Le vélo, parlons-en. L’offre cyclable est déficiente en ville estime Sanfratello. “Déjà, le caractère accidenté et vallonné de la ville ne facilite pas l’emploi des deux-roues. Mais il manque d’infrastructures ad hoc et de pistes cyclables réellement protégées dans les accès au centre-ville.” Un centre-ville qui pourrait être réservé plus largement aux piétons, aux cyclistes et aux transports en commun.

Sanfratello réclame par ailleurs l’application à Liège de solutions de mobilité qui ont fait leurs preuves ailleurs. C’est le cas des vélos partagés géolocalisables, qui s’installent à Bruxelles, mais aussi de formules comme le Collecto bruxellois, le taxi collectif de nuit.

Par contre, des idées plus folles sont rejetées, comme un téléphérique reliant les hauteurs de la ville à la vallée. Deux études de ligne ont été présentées récemment, l’une entre le centre (St-Georges ou St-Léonard) et la Citadelle et l’autre entre Sclessin et l’Université. Mais l’idée laisse nos témoins assez sceptiques.

2. Activer les réseaux pour créer une Silicon Valley

Le constat. Liège et ses environs comptent bon nombre d’entreprises IT performantes (NRB, NSI Leansquare…) qui constituent d’importants vecteurs économiques, technologiques et sociaux. Mais les compétences, dans le secteur IT comme dans le secteur biotech par exemple sont souvent morcelées et peu partagées.

La solution.Quel que le soit le secteur, on ne peut arriver très loin seul. Il faut accroître le travail en réseau“, estime Philippe Lallemand. L’exemple de Bridge2Health dans le secteur biomédical est intéressant. Cette plateforme qui réunit l’Université, le CHU, la Région et Meusinvest, vient soutenir les entreprises du secteur des sciences et de la santé qui veulent se développer à Liège. “Pas question de créer un nouveau ‘machin’ avec des postes à pourvoir, insiste Lallemand. Mais développer et rendre plus efficace ce qui existe. Et faire en sorte que cela devienne emblématique de la ville.

L’explosion de Mithra dans le domaine de la santé féminine est un autre bon exemple. “Fornieri n’y est pas arrivé seul. Il a profité du travail universitaire en la matière, du coup de pouce d’un cercle d’investisseurs, etc. C’est ce type de modèle qu’il faut parvenir à reproduire pour attirer d’autres compétences connexes.

Attention cependant à ne pas multiplier les structures et les réseaux, avertit Laurent Minguet. Certes Meusinvest, qui irrigue le tissu économique, est aujourd’hui une structure beaucoup plus efficace qu’il y a 30 ans. Mais à côté de cela, la multiplication des cercles d’affaires qui peuvent aussi renforcer le maillage risque d’avoir un effet inverse de morcellement et de gaspillage des efforts.

3. Un fonds pour booster de nouveaux projets dans les commerces vides

Le constat. La dévitalisation des commerces en centre-ville a souvent été de pair avec le développement de centres commerciaux en périphérie. Liège n’a pas échappé à ce phénomène et de nombreux commerces vides donnent une image négative de la Cité ardente. “Pour une rue commerciale, rien de pire que d’avoir une vitrine vide“, constate Amandine Sanfratello. Les commerces abandonnés sont un point noir de la Ville. Or, dans le “venture lab” (un éco-système de soutien à l’entrepreneuriat à destination de tous les étudiants et des jeunes diplômés) par exemple, des jeunes ont des projets créatifs, testés et validés. “Mais ils ont du mal à pouvoir trouver des espaces disponibles à des prix compétitifs, en tout cas en centre-ville“, poursuit-elle.

La solution. L’idée est de créer un Fonds de la Ville soutenant quelques projets souhaitant s’installer dans des commerces vides (en collaboration avec les propriétaires publics ou privés). Ces projets auraient l’obligation d’être accompagnés par une couveuse d’entreprises, un incubateur ou autre, seraient sujets à une évaluation de la viabilité du projet sur la base d’un dossier (business model, plan financier, etc.) et se présenteraient devant un jury. Les lauréats de ce Fonds annuel recevraient une aide afin de payer les premiers mois de loyer car c’est généralement là qu’il est difficile de rentabiliser son activité (importantes dépenses d’investissement effectuées, création d’une première clientèle, etc.).

Des pop-up stores pourraient également être concernés, dans la mesure où ils permettent de ne pas avoir cet effet désastreux de chancre vide et permettent de réamorcer une activité.

Un exemple pour illustrer la pertinence du projet: la Brasserie C, cette microbrasserie située à proximité de la place St-Lambert, où, sur un emplacement qui est resté longtemps vide, la ville a accepté de casser les prix du loyer. C’est aujourd’hui une success story“, explique Sanfratello.

Cette initiative doit évidemment s’insérer dans une stratégie plus globale pour développer le commerce à Liège. Il faut un cadre adapté à 2018. La question des ouvertures le dimanche et après 18 heures doit ainsi être posée.

4. Ramener l’université au centre-ville

Le constat. Le rêve d’un campus universitaire décentré mais générateur d’une nouvelle urbanisation dans le cadre de l’extension naturelle de la ville n’a pas pris. Cinquante ans après le déménagement de l’université sur le site du Sart Tilman, le campus reste morcelé, génère peu de vie et cause des problèmes endémiques de mobilité faute de logements et de divertissements sur ou à proximité du site. Le bus 48 est pris d’assaut et ne suffit pas à transférer la population étudiante du centre vers le campus.

Les solutions.Pourquoi ne pas redescendre l’université en ville ?“, s’interroge Philippe Lallemand. L’idée n’est pas totalement neuve et a déjà été initiée par Arthur Bodson dès les années 1990. Certaines sections ont depuis fait l’objet d’extension en ville au centre Opéra notamment.

Les étudiants préfèrent la ville et ne montent au Sart Tilman que pour leurs cours“, constate Laurent Minguet, qui regrette encore la vente du Val Benoît, ancien institut des ingénieurs et devenu un centre d’affaires. “Et il y a de plus en plus de bâtiments de grande taille disponibles en ville.” La Banque nationale est vide et à vendre par exemple, rappelle Serge Rangoni.

Il faut bien reconnaître en outre que le Sart Tilman a vieilli. Comme nous…“, reconnaît Lallemand.

Le “rapatriement” de tout ou partie de l’université vers la ville ne doit cependant pas remettre en question le développement du parc scientifique qui s’est installé dans sa périphérie. “EVS s’est installé là-bas, mais nous n’allions jamais à l’univ pour autant“, se souvient Minguet.

Le fait d’avoir une université en ville n’est pas si courant et cela peut avoir un effet bénéfique en termes d’image“, renchérit Lallemand. Sans compter l’apport économique accru de la population étudiante sédentarisée.

Quant aux bâtiments du Sart Tilman, “ils pourraient être réhabilités et recyclés en logements, notamment pour les personnes âgées, plus demandeuses de calme et d’espaces verts que les étudiants“, lance Minguet.

5. Le chauffage urbain alimenté par les industries

Le constat. On ne vous fait pas un grand discours: l’efficacité énergétique est un enjeu majeur, que ce soit pour des raisons environnementales ou économiques. Les villes peuvent être des acteurs importants en la matière. Or, Liège a un atout dans sa manche…

La solution. La Ville de Liège devrait mettre en oeuvre, comme à Copenhague et de nombreuses villes d’Europe, un réseau de chauffage urbain alimenté par la chaleur fatale des industries et de l’incinérateur Uvelia (situé à Herstal) ou de chaufferie biomasse comme alternative au chauffage au gaz. C’est Resa qui devrait réaliser les investissements avec les revenus de distribution de gaz et d’électricité pour développer son métier futur de distribuer la chaleur (verte). “La chaleur de l’incinérateur Uvelia est gratuite, pérenne, elle n’est pas valorisée actuellement et elle est suffisante pour alimenter toute la ville“, précise Laurent Minguet. On évite ainsi la consommation d’énergie fossile et on participe à la lutte contre le changement climatique. “Quitte à imposer aux ménages de se raccorder à ce réseau de chaleur et de renoncer au mazout“, poursuit-il.

Le prix peut être un peu moins cher qu’avec les méthodes de chauffage actuelles. Dire aux gens qu’ils vont participer à lutter contre la pollution tout en réduisant leur facture énergétique, c’est possible et c’est motivant!

Liège est probablement la première ville de Wallonie où cet investissement est prioritaire. La Ville pourrait évidemment accélérer l’obtention des permis voiries indispensables et, probablement, jumeler ces travaux avec ceux du futur tram. “Naturellement, il faut ouvrir les trottoirs. Le passage au réseau de chaleur ne peut donc pas se faire en quelques mois. Il faudrait compter plusieurs années“, reconnaît Minguet.

Lire l’article original d’Alain NARINX et Laurent FABRI dans LECHO.BE (4 octobre 2018)


Plus de presse…

ISTASSE : Engagement et participation politique des femmes : évolution et effets des règles électorales (CRISP)

(c) ancrages : centre de ressources dédié à l'histoire et aux mémoires des migrations en Provence-Alpes Côte d'Azur (FR)
(c) Ancrages

“En sept décennies, la question de la participation des femmes à la vie politique a considérablement évolué en Belgique. En 1948, soit plus d’un siècle après l’indépendance du pays, le suffrage aux élections législatives est enfin élargi aux femmes. En 2018, les listes électorales doivent compter un nombre égal de candidats et de candidates et, dans deux régions, pour la première fois, le système de la « tirette » est de mise. Entre ces deux moments, la participation politique des femmes a connu de nombreuses étapes et une série de réformes ont été adoptées afin de favoriser la présence de femmes aux différents niveaux de pouvoir.

La présente contribution retrace brièvement l’historique de ces différentes législations et, surtout, tente de percevoir l’effet concret qu’elles ont pu avoir sur la représentation politique des femmes jusqu’aux dernières élections en date (à savoir le scrutin du 14 octobre 2012 aux niveaux provincial et communal, et le scrutin du 25 mai 2014 aux niveaux européen, fédéral, régional et communautaire). Pour cela, est pris pour point de départ le milieu des années 1990, c’est-à-dire la dernière époque à laquelle aucune loi relative aux quotas ou à la mixité n’était encore entrée en vigueur (hormis pour la constitution des listes de candidats en vue des scrutins provinciaux et communaux).

Enfin, cet article présente succinctement les récentes avancées législatives qui entreront en vigueur lors des prochaines échéances électorales, c’est-à-dire le 14 octobre 2018 (élections communales et provinciales) et le 26 mai 2019 (élections européennes, fédérales, régionales et communautaires)…”

Lire la suite de l’article de Cédric ISTASSE sur CRISP.BE (article du 11 septembre 2018)


D’autres publications du CRISP (Centre de recherche et d’information socio-politiques) :

Pauvre B… (comme Berlioz)

Cet article est initialement paru dans le n° spécial de la revue « Prologue », consacré au 25e anniversaire de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2018

Des aigles napoléoniennes à l’albatros de Baudelaire, rares sont les artistes du XIXe qui ont pu enfiler les petits chaussons du siècle. La question reste posée : qui était hors pointure ? Les romantiques ou la bourgeoisie de l’époque ? Pour Berlioz, la réponse ne fait aucun doute : le monde chausse trop petit et, pour s’envoler vers le Parnasse, un artiste doit être un va-nu-pieds de l’âme (quand il ne l’a pas vendue à qui vous savez…).

Mon grand projet n’est pas de ce monde

Génération perdue pour elle-même, la gent romantique a régné sur un XIXe siècle bourgeois à souhait. Non content d’avoir renversé d’un revers de cape bien théâtral l’édifice rationnel que la fin du XVIIIe avait douloureusement élaboré, l’individu romantique ne vit qu’une loi, la sienne. Le créateur est son propre classique, sa propre référence : à la quiétude de l’équilibre, il préfère le mouvement de la passion. Le siège de l’art quitte l’esprit pour saigner avec le cœur.

L’option était crédible, dynamisante. Pourquoi alors étaient-ils tous si blêmes, ces romantiques, si tristes, si suicidaires et si colériques ? Ils n’en mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Comment pensaient-ils se sevrer impunément de la mesure ? Impossible, le temps ne suspend jamais son vol ! Il ne reste que la fuite, la fuite en avant, la démesure, le grand projet.

Berlioz était de la partie. La mèche en bataille, il a combattu toute sa vie le médiocre et le vulgaire (à savoir, pour un romantique, le reste du monde). Des projets, il en vécut qui, impitoyable légalité de la vie, furent son cilice.

Né en 1803 dans une famille bourgeoise de l’Isère, il s’installe en 1821 à Paris. Au grand dam de son dragon de mère et contre l’avis de son brave père (qui ignore encore combien de fois il devra délier les cordons de sa bourse pour son artiste de fils), il abandonne ses études de médecine pour le Conservatoire. La légende veut que ce soit l’audition de l’Iphigénie en Tauride de Gluck qui ait plongé Berlioz dans cet état de grâce qui ne l’abandonna qu’avec son dernier souffle. En effet, le 8 mars 1869, Berlioz s’éteint, épuisé par une vie d’exaltation et d’extravagances, un long coma éveillé où, campé sur ses partitions ou, comme dirait Lewis Caroll, tout ruginiflant du haut de son pupitre, Berlioz a bretté pour la défense de l’âme qu’il s’était choisie, pour l’intégrité de son gigantesque ego. Renonçant à la quiétude, il n’a pas signé ce contrat en blanc que lui tendait le siècle, réalisant ainsi le rêve secret (et contradictoire) de ses confrères dissidents : devenir un “modèle” romantique, un classique de la révolte.

Les femmes : amantes ou ennemies ?

Premières ennemies, premiers grands projets : les femmes. Éperdument amoureux à l’âge de douze ans déjà (l’élue d’alors s’appelle Estelle), Berlioz se découvre une deuxième chimérique aimée en 1827, sous les traits d’Ophélie. Parfait en théorie : la femme idéale ne peut être que rêvée ; aussi, quelle meilleure proie choisir pour un amour impossible que la désincarnée Ophélie dont même la mort est une oeuvre d’art préraphaélite ? Pratiquement, rien ne va plus : ladite Ophélie est une Irlandaise épanouie du nom de Harriet Smithson qui ne daignera pas épouser notre héros avant 1833. Six ans de manœuvres d’approche tapageuses et plus ou moins infructueuses mais six années pendant lesquelles Berlioz réussira néanmoins à presque-épouser une certaine Camille Moke. En fait, Pleyel l’emportera, profitant de l’absence de Berlioz, parti pour l’Italie grâce à son Prix de Rome. Episode rocambolesque au cours duquel le compositeur revient en France en costume de femme de chambre, avec deux pistolets, une fiole de laudanum, une de strychnine et la ferme intention de tuer tout le monde. Ah, ce siècle qui résiste et ces femmes qui ne comprennent pas son génie ! Reste que Berlioz enrage, trépigne et se vexe à un tel point que voilà la belle actrice shakespearienne transformée en sorcière dans la nuit de sabbat de sa Symphonie fantastique.

Affiche du film de Christian-Jacque : La symphonie fantastique (1942)

Extrait d’une lettre à son ami Ferrand : “Oh ! mais la symphonie… J’espère que la malheureuse y sera ce soir ; du moins, bien des gens conspirent à Feydeau pour l’y faire venir. Je ne crois pas cependant : il est impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental [le programme parut intégralement dans Le Figaro du 30 mai 1830] elle ne se reconnaisse pas et, dès lors, elle se gardera bien de paraître. Enfin, Dieu sait tout ce qu’on va dire, tant de gens savent mon histoire !” Coup de théâtre : elle cède et l’épouse, le rêve devient réalité et l’exaltation vire à la déception. “Je croyais avoir épousé l’actrice ; je n’ai épousé qu’une dame anglaise”, dame anglaise qu’il quittera, sans l’abandonner (après qu’elle lui eut donné un fils, Louis), pour suivre une mégère de la pire espèce (ainsi le veut la légende), une cantatrice médiocre à rendre jalouse une trompette de glacier (Berlioz écrira : “Elle miaule comme deux douzaine de chats“). Marie Reccio (Melle Martin, de son vrai nom) s’attachera aux pas de Berlioz jusqu’à leur mariage, bien des années plus tard, en 1854, alors que la Smithson, malade et paralysée depuis quelques années, rend l’âme sans public et que la disparition du père de Berlioz apporte au compositeur une certaine aisance. La petite histoire considère même que la réaction de Berlioz à l’échec parisien de Tannhäuser (“Le public a ri du mauvais style musical. Pour moi, je suis cruellement vengé”) était inspirée par Madame Berlioz II. Bilan féminin : jalousies, cris et tapages, emballements et cruelles retombées. Dure réalité.

L’autorité : un épouvantail à abattre

Autre adversaire, les autorités musicales. Dispute avec Cherubini, le directeur du Conservatoire ; quatre tentatives infructueuses d’emporter le Prix de Rome qu’il n’obtiendra qu’au cinquième essai, avec Sardanapale, une oeuvre sur laquelle il n’aurait pas aimé être jugé (elle n’est aujourd’hui presque jamais jouée : le fantôme de Berlioz en soupire d’aise). Le public semble, quant à lui, avoir plus souvent applaudi aux effets musicaux (certes novateurs) qu’à la réalité musicale de la pensée de Berlioz. Le compositeur, également critique musical virulent, n’avait en outre pas manqué de se faire des ennemis dans l’establishment parisien de l’époque. Ces ennemis, eux aussi, savaient tremper leur plume dans le vitriol ; ainsi Fétis dans la Revue musicale du 15 décembre 1832 : “Aucun artiste, si heureusement organisé fut-il, ne s’est dit, au commencement de sa carrière qu’il allait faire une révolution dans son art. Avant d’être inventeur en musique, il faut être musicien ; M. Berlioz ne semble pas l’avoir compris. Il entrevoit des nouveautés qu’il est hors d’état de réaliser. Esprit inventif, ses conceptions avortent : son impuissance trahit ses désirs.”

Belle analyse psychologique du suicide romantique : à miser toute son énergie sur un grand projet exalté, l’ego est épuisé lorsqu’il s’agit d’organiser les modalités du quotidien (l’absolu n’est pas d’aujourd’hui).

Entrer dans la légende, mode d’emploi

Est-il une angoisse plus terrifiante pour un artiste romantique que l’incertitude de la postérité ? Comment s’assurer de ne pas disparaître à jamais dans les colonnes poussiéreuses des dictionnaires oubliés alors que s’éteint la dernière bougie de l’opéra, alors que cesse de résonner le dernier applaudissement ? Berlioz veut le succès et il le connaîtra de son vivant, et quand ce n’est pas en France, c’est en Allemagne, en Angleterre ou en Russie. Les oeuvres acclamées alors ne sont peut-être pas toujours les plus représentatives de son art musical, mais un public plus ou moins important lui reste néanmoins “fidèle” (comme un public parisien peut l’être…). Benvenuto Cellini est un échec, la Damnation de Faust elle-même ne suscite d’abord que l’indifférence, alors que la Symphonie fantastique, après moult péripéties, connaît un franc succès et que L’Enfance du Christ fait un malheur. Ainsi, de cuisantes défaites en ovations triomphales, Berlioz a su bâtir sa propre légende. Doué d’un sens de la publicité à faire pâlir un consultant en communication, il a soigneusement consigné dans ses écrits (avec plus ou moins d’honnêteté) ce que la postérité devait garder en mémoire à son propos. Chroniqueur redouté, il exerce son talent (réel) d’écrivain et de critique au Journal des débats et ses Mémoires hautes en couleur établissent ce qui sera “la vérité sur Berlioz” pendant de longues années. En matière d’éternité, l’important est d’avoir le dernier mot.

Et la musique ?

Non content d’avoir été un amant éconduit, un époux déçu, un critique musical respecté, un autobiographe autoritaire, un chef d’orchestre maniaque et un incorrigible romantique, Berlioz a aussi composé de la musique. C’était même là son activité principale. Pourquoi s’en souvenir ? Quelques années auparavant, le monde de la création avait été secoué par un ermite viennois : en quelques quatuors, Beethoven avait restauré aux yeux du monde la puissance tectonique et évocatrice de la musique instrumentale. Il ne faut pas oublier que la vie musicale ne connaît à l’époque qu’un seul maître : le théâtre. Les notes ne suffisent pas, il faut le texte. Nous sommes loin de la pureté des genres. Le XIXe est un siècle essentiellement littéraire : la peinture ne parle pas encore en termes de surfaces et de couleurs, la sculpture en termes de formes et de matière, la musique en termes de son et d’harmonie. Partout, il est question de symboles, d’allégories, de narration et de paraphrase. A tel point que Berlioz devra présenter sa Symphonie fantastique comme un “drame instrumental”. N’a-t-on pas commenté la première en disant du jeune compositeur “qu’il porte sur la scène lyrique ses brillantes inspirations et il ne tardera pas à y prendre un rang distingué…” ou encore “Assez parlé vaudeville. Secouez votre manteau, venez avec moi : nous allons voir un étrange jeune homme, fanatique, hardi, convaincu…, dédaigneux des formes conçues, se plaisant et s’exaltant de préférence à tout ce qui est anormal dans l’art et dans la vie sociale… Ce jeune homme est une puissance en vérité ; il le prouve. Il arrive d’Italie, et donne son concert ex abrupto. Ce concert sera romantique, fantastique, diabolique, que lui importe : ce sera beau, mauvais, bon, ridicule, extravagant, gracieux, sans nom, sans analogie, que lui importe ! … Ce jeune homme a dès ce jour un auditoire conquis, il peut dire à présent : La terre que je foule est à moi.” (Jules Janin, critique aux Débats, 1832).

Que l’on pèse dans la Damnation le poids expressif de la partie instrumentale : le signal est donné, la voix elle-même est moins récitante qu’un instrument parmi les autres, et déjà point l’unité wagnérienne, et déjà s’annonce le XXe siècle et la musique pure.

La Fantastique secoue délicieusement la France (Paris) de l’époque, l’orchestre revendique ses droits et s’enfle à souhait sous la baguette de Berlioz : à la sobriété beethovénienne des quatuors succède l’océanique multitude des formations romantiques. “Mais quand mes cent trente musiciens voulurent se ranger sur la scène, on ne sut où les mettre. J’eus recours à l’emplacement du petit orchestre d’en bas. Ce fut à peine si  les violons seulement purent s’y caser… on demandait des pupitres… on criait ici pour des chaises, là pour des instruments, là pour des bougies…“. Qu’on ne s’y méprenne pas, si Berlioz opte résolument pour le langage instrumental, le programme officiellement distribué pour la Symphonie fantastique ne comptait pas moins d’une centaine de lignes d’explications et de commentaires sur ces “Episodes de la vie d’un artiste”.

Autre innovation attribuée à notre compositeur : l’idée fixe. Il s’agit en fait d’une formule mélodique ou harmonique récurrente qui caractérise un personnage, une situation ou un thème particulier (dans la Fantastique, il s’agira de l’aimée) ; le traitement, au sein de chaque mouvement, de cette idée fixe indique clairement à l’auditeur le message adressé par l’auteur. Comme on le sait déjà, son ami et rival Wagner reprendra et amplifiera ce procédé : le Leitmotiv. Autant pour la contribution de Berlioz à l’histoire de la musique.

Que l’on reproche à Berlioz sa grandiloquence, que l’on trahisse sa stature musicale en le faisant jouer au cinéma par le chétif Jean-Louis Barrault, qu’on l’adule pour son oeuvre -novatrice s’il en est- ou pour la pertinence de son interprétation du mythe de Faust, Berlioz a une carrure qui fait de l’ombre. Il est des artistes dont la quiétude -et le sérieux- invitent à l’harmonie, Berlioz comptera plutôt parmi ceux qui dénoncent et combattent, parmi ceux qui, aveuglés par leur grand projet, basculeront avec Lui, en signant sans lire…

Diff Diff Belzébuth, Belphégor, Astaroth, Méphisto !
Sat sat rayk ir kimour.
Has has Méphisto ! Has has Méphisto !
Has has has has has Irimiru karabrao !

préparé par Patrick THONART


Lectures :

  • BERLIOZ Hector, Le Chef d’orchestre, Théorie de son art (Arles, Actes Sud, 1988, 1ère édition en 1855)
  • MAGNETTE Paul, Les grandes étapes dans l’oeuvre de Berlioz : la Symphonie fantastique (Liège, 1908)

Plus de musique ?

La “Queen of Soul”, Aretha Franklin, s’est éteinte à l’âge de 76 ans

Aretha FRANKLIN (1942-2018)

“Avec sa voix reconnaissable entre mille, la “Queen of Soul”, Aretha FRANKLIN, a marqué les générations. Elle est décédée ce jeudi 16 août 2018. En plus de problèmes d’alcoolisme, elle se battait contre un cancer du pancréas depuis 2010 et son état s’était aggravé ces dernières semaines. Sur conseil de ses médecins, la chanteuse avait annulé des dizaines de concerts. Elle était apparue très amaigrie lors du gala de la fondation Elton John en novembre 2017.

La chanteuse aux 75 millions de disques écoulés durant sa carrière a remporté 18 Grammy Awards. Elle incarne la musique populaire des années 60 avec ses titres phares tels que “Respect”, “Since You’ve Been Gone”, “Chains of Fool” ou “I Say a Little Prayer”.

Une icône

Aretha Louise Franklin est née le 25 mars 1942 à Memphis dans le Tennessee. Fille de pasteur, la Lady Soul chante dès son plus jeune âge à l’église de Détroit dans la chorale de son père, en compagnie de ses sœurs. A seulement quatorze ans, Aretha Franklin enregistre son premier disque, “The Gospel Soul of Aretha Franklin”. Elle signe avec le label Columbia records en 1956, sans réel succès. Début des années 60, elle s’installe à New York et devient maman pour la première fois. Son second enfant naîtra deux ans plus tard.

Mais ce qui fera décoller sa carrière, c’est sa rencontre avec Arif Mardin et Jerry Wexlerqui en 1967. Ils vont lui permettre d’enregistrer ses premiers grands tubes sur le label Atlantic. “I Never Loved a Man (The Way That I Love You)” devient n°1 des ventes. Aretha Franklin devient dès lors une machine à tubes pendant plus de dix ans avec ses autres titres, plus connus les uns que les autres, comme sa reprise de “Respect”, ou ses propres titres tels que “Chain of Fools”, “I Say a Little Prayer” ou encore “Think”.

Aretha Franklin devient alors une icône dans la lutte pour les droits civiques de la population noire. Elle est la première chanteuse à apparaître en une du magazine Time et Martin Luther King lui même lui remettra le Christian Leadership Award.

En 1972, son album “Amazing Grace“, un recueil de gospels traditionnels, connait un succès fulgurant. Il devient l’un des albums gospel les plus vendus de tous les temps. Dans les années 80, sa popularité ne diminue pas. Elle devient d’ailleurs la première femme à rejoindre le Rock and Roll Hall of Fame en 1987. Suivent ensuite plusieurs collaborations, notamment avec Elton John, Whitney Houston ou encore George Michael. Elle sort aussi un album beaucoup plus hip hop, “A Rose Is Still a Rose“.

Concerts, hymne national lors de la finale du Super Bowl en 2006, investiture du président Barack Obama en 2009, la chanteuse continue d’impressionner lors de ses prestations. Mais en 2010, les médecins lui diagnostiquent un cancer du pancréas. Ce qui ne l’empêchera pourtant pas de se produire à l’occasion du Kennedy Center Honors et d’arracher quelques larmes à Barack Obama…”

Lire l’article complet de V.G. sur RTBF.BE (16 août 2018)


Ses 10 meilleures chansons, selon beaucoup :

  • I Never Loved a Man (The Way I Love You (1967)
  • Respect (1967)
  • (You Make Me Feel Like) A Natural Woman (1967)
  • Chain of Fools (1967)
  • (Sweet Sweet Baby) Since You’ve Been Gone (1968)
  • Think (1968)
  • I Say A Little Prayer (1970)
  • Day Dreaming (1972)
  • Jump to It (1982)
  • I Knew You Were Waiting (For Me), avec George Michael, 1987

Plus de disparus…

Trois raisons de (re)lire “L’art de la joie” de Goliarda Sapienza (1924-1996)

[…] Mais l’amour n’est pas absolu et pas d’avantage éternel, et il n’y a pas seulement de l’amour entre un homme et une femme, éventuellement consacré. On peut aimer un homme, une femme, un arbre et peut-être même un âne, comme le dit Shakespeare.
Le mal réside dans les mots que la tradition a voulu absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux… et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m’en servir ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation. […]


[…] Et il m’apprit. Tous les matins, juste après l’aube, d’abord à comprendre le cheval, et puis, là chez lui, dans cette petite pièce nue et embaumant le tabac :  “C’est comme avec le cheval. Tu dois serrer tes cuisses autour de moi, et tu dois bouger avec moi. C’est comme faire le cheval et le cavalier. Laisse-toi aller, ma fille, ne te pétrifie pas comme ça, comme si je voulais te tuer. Maintenant tu connais l’animal, et je veux te donner du plaisir comme tu m’en donnes à moi. Tu vois, ma fille, l’amour n’est pas comme le disent tant d’hommes qui n’en sont pas et aussi des femmes qui ne sont pas des femmes, et qui se précipitent d’un côté à l’autre sans presque rien sentir. Avec l’amour, quand tu le trouves… à moi, ça m’est arrivé une seule fois… non, pas avec la mère de Béatrice, cette malade de la tête come tous ceux du palais, pleine de manies, un jour elle voulait et puis elle pleurait… non, avec une femme, une vraie, que j’ai eue pendant des années ; et puis je l’ai perdue. Mais ce n’est pas ça que je voulais te dire. La vérité, c’est quand tu trouves la femme ou l’homme qu’il te faut, alors il faut absolument arriver à s’entendre. Le corps est un instrument délicat, plus qu’une guitare, et plus tu l’étudies et plus tu l’accordes à l’autre, plus le son devient parfait et fort le plaisir. Mais il faut que tu l’aides et que tu m’aides. Il ne faut pas que tu aies honte.” […]


Le vent de ses yeux m’emporte vers lui, et même si mon corps immobile résiste, ma main se retourne pour rencontrer sa paume. Dans le cercle de lumière la vie de ma main se perd dans la sienne et je ferme les yeux. Il me soulève de terre, et dans des gestes connus l’enchantement de mes sens ressuscite, réveillant à la joie mes nerfs et mes veines. Je ne m’étais pas trompée, la Mort me surveille à distance, mais juste pour me mettre à l’épreuve. Il faut que j’accepte le danger, si seul ce danger a le pouvoir de rendre vie à mes sens, mais avec calme, sans tremblements d’enfance.


“Roman majeur de la littérature italienne, ce chef-d’œuvre vient d’être réédité aux éditions Le Tripode. Une occasion de se (re)plonger dans les aventures de l’héroïne Modesta, qui transgresse les règles afin de découvrir le plaisir spirituel et charnel.
1998 est l’année de naissance officielle de L’Art de la Joie, roman majeur de la littérature italienne, fruit de l’imagination d’une femme de lettres, de théâtre et de cinéma, anarchiste et passionnée. Cette année-là, les éditions Stampa Alternative publient, en très peu d’exemplaires, le roman que Goliarda SAPIENZA porte depuis toujours. En réalité, ce chef-d’œuvre est né bien avant, dans la douleur de dix années d’écriture, entre 1967 et 1976. Et l’éditrice française Viviane Hamy lui a donné une troisième naissance, posthume et triomphale, avec la publication de sa traduction française, en 2005. Une constellation d’admirateurs s’illuminait alors que la réédition du roman, dix ans plus tard, aux éditions Le Tripode, devrait faire grandir, pour au moins trois raisons que voici :

Les premières pages marquent à jamais

Le roman s’ouvre sur trois scènes cathartiques inoubliables. La première fait quelques lignes, écrites à la machette. L’héroïne, Modesta, se présente en déchirant le blanc de la page, elle déboule avec un souvenir de ses quatre ans, au bout d’un bâton de bois, et un panoramique cinématographique remonte jusqu’à sa mère, dont «les cheveux de lourds voile noir sont couverts de mouches», et sa sœur trisomique qui «la fixe de deux fentes sombres ensevelies dans la graisse». Goliarda Sapienza fait les présentations en nous propulsant dans l’arène d’une enfance scandaleuse.
Puis viennent deux scènes de dépucelage précoce. La première avec un prince charmant mais rustre qui assure les préliminaires dans la campagne, et fait découvrir à Modesta «cette étrange fatigue, une fatigue douce pleine de frissons qui empêche de sombrer». La seconde avec un ogre incestueux, qui assure la conclusion traumatisante, et transforme son corps en charpie, donnant raison à sa mère, qui l’avait prévenue : «les hommes ne cherchent que leur plaisir, ils te démolissent de fond en comble et ne sont jamais rassasiés».
Ces trois déflagrations successives empêchent de refermer le livre. On erre ensuite, en état de choc, dans 600 pages ravagées par un même feu. Et on se dit que seul le cinéaste Bruno Dumont pourrait restituer la violence dévastatrice de ce texte, cru, abrasif, extralucide.

Modesta

Modesta, un prénom rare, mystérieux, comme celui de Goliarda, qui valut tant de quolibets à la romancière, pendant son enfance… Quelques lecteurs fervents de L’Art de la Joie ont certainement appelé leur fille comme cela. Dans le livre, on ne peut pas dire qu’elle soit vraiment modeste, cette Modesta qui se fait parfois appeler Mody, ce qui ne lui va guère, sauf si on rapproche le surnom du «muddy» anglais, qui signifie «boueux». Dans la fange d’une existence poisseuse d’avilissements, d’humiliations, de trahisons, Modesta continue de briller de mille feux. Non, décidément, Modesta n’est pas du genre à baisser les yeux pudiquement dans un coin, et à se faire oublier. Sans doute Goliarda Sapienza a-t-elle voulu jouer sur le paradoxe d’une femme mouvante, sculptée par les expériences, les rencontres, les épreuves, qui jamais ne se rebelle frontalement, mais toujours se relève de ses cendres. Le livre la regarde vieillir, avancer vers la mort, sans perdre une once de lumière, «parce que la jeunesse et la vieillesse ne sont qu’une hypothèse, ton âge est celui que tu te choisis, que tu te convaincs d’avoir». Rien que pour elle, pour cette rencontre unique avec une femme d’exception, le roman vaut qu’on s’y perde, qu’on s’y noie… D’ailleurs, Modesta ne sait pas nager. Elle en nourrit un grand complexe, mais quand elle se jette à l’eau, dans tous les sens du terme, la victoire est totale, et le bond en avant, incommensurable. Comme quand on achève la lecture de ce livre inclassable et foisonnant, arrimé à cette héroïne hors du commun.

Naissance d’une conscience

L’art de la joie est un roman historique très particulier. Née le 1er janvier 1900, Modesta traverse toute la première moitié du XXe siècle. Comme la petite sirène devenue femme, chaque pas l’électrise de douleur, mais elle avance vers son destin, persuadée que la vie est une métamorphose de chaque instant. La pauvreté dans sa petite enfance, l’emprise de l’Eglise dans son adolescence, quand le couvent la recueille après son viol, la bisexualité assumée pendant sa jeunesse, puis la découverte du communisme et de la maternité, à l’âge adulte : le monde change, et Modesta évolue en profondeur, tout en restant fidèle à sa nature, exceptionnelle d’énergie.

Goliarda Sapienza excelle à la mettre dans une série de situations d’enfermements, dont elle se sort toujours avec grâce et panache. La romancière connaîtra d’ailleurs elle-même la prison, pour avoir volé des bijoux dans une soirée, et en tirera ensuite deux livres pénétrants, à la fois sociologiques et poétiques, qu’il faut lire en complément : L’Université de Rebbibia et Les Certitudes du doute.”

Lire tout l’article de Marine LANDROT sur TELERAMA.FR (5 mai 2015)


Pour lire plus encore…

Que sont les pluies acides devenues…

(c) futura-sciences

“Au début des années quatre-vingt, les Allemands constatent que leurs forêts sont malades. Hâtivement, les scientifiques déclarent qu’elles sont victimes des pluies acides causées par le transport à longue distance des polluants et la presse reprend largement cette thèse. Vingt ans plus tard, les études montrent que l’effet sur les forêts de la pollution acide à longue distance n’a pas été vérifié. Cependant, l’acidification des sols et l’impact de la pollution acide sur les écosystèmes naturels et agricoles et sur la santé humaine restent toujours d’actualité à l’échelle mondiale.

Au début des années quatre-vingt, l’Allemagne est prise d’une véritable psychose. Elle découvre que ses forêts sont ravagées par les pluies acides et que ses arbres dépérissent par milliers. En 1983, le tiers de la forêt allemande semble touché. Dans toute l’Europe et en Amérique du Nord, des programmes d’étude sont lancés, des réseaux de suivi mis en place. Ce branle-bas dure quelques années. Puis, petit à petit, la menace paraît s’estomper…

Il faut dire qu’entre-temps la dégradation de la couche d’ozone polaire et la pollution par l’ozone troposphérique ont fait leur apparition et mobilisé l’attention des médias. Puis l’effet de serre et changement climatique sont arrivés… D’autres préoccupations ont pris le relais ! Est-ce à dire que le problème des pluies acides est définitivement réglé ?

Le terme « pluies acides » avait été forgé en 1872 par un chimiste anglais pour décrire un phénomène nouveau lié à l’industrialisation intensive de l’Angleterre. Il s’agissait essentiellement d’une pollution observée sous le vent des usines métallurgiques et des centrales thermiques. C’est bien plus tard, dans les années 1950-1960, alors que les Scandinaves voient leurs lacs s’acidifier, que le grand public s’approprie le concept. Plus de la moitié du stock de poissons habitant les lacs scandinaves et certaines espèces disparaissent en une ou deux décennies. L’aluminium est pointé du doigt car ce métal toxique, plus soluble aux faibles pH, a vu sa concentration fortement augmenter dans les lacs au fur et à mesure de l’acidification des eaux. À l’inverse, les algues se sont mises à proliférer.

Sous la pression des Scandinaves, l’OCDE se mobilise alors et, en 1979, fait adopter la convention de Genève sur la pollution atmosphérique transfrontière à longue distance. Cependant, les recommandations de cette convention restèrent plus ou moins lettre morte jusqu’à ce que la République fédérale d’Allemagne reprenne brusquement le flambeau au début des années quatre-vingt, comme expliqué précédemment.

Victimes d’une pollution longue distance

Menées dans les années 1970-1980 dans les principaux pays industrialisés, les études atmosphériques mettent en évidence une forme de télé-pollution, différente de la pollution de proximité connue jusqu’alors. Cette pollution diffuse et chronique provient de la transformation, pendant leur transport dans l’atmosphère, des polluants primaires émis par les installations de combustion et par les véhicules automobiles. Dans le cas de la forêt allemande, les scientifiques affirmèrent un peu vite que si les arbres étaient malades, c’est qu’ils étaient victimes de cette pollution acide à longue distance dont l’effet était, à première vue, comparable à la pollution de proximité décimant alors les forêts de l’Europe centrale (Allemagne de l’est et Tchécoslovaquie en particulier) sous l’effet de l’utilisation débridée de lignites très riches en soufre.

Les symptômes du dépérissement variaient suivant les espèces : le feuillage du hêtre par exemple, devenait clairsemé et jaunissait tandis que les conifères (sapin, épicéa, pin sylvestre) perdaient leurs aiguilles. De fait, sauf pour les zones directement touchées par les émissions d’un centre industriel voisin, comme ce fut le cas en Europe de l’est, ce dépérissement n’était évident que pour les spécialistes.

Les notions de pollution locale, de pollution longue distance, associées à la vision d’arbres souffreteux constituèrent un cocktail médiatique explosif largement exploité par l’opinion publique d’outre-Rhin.

La France réagit de façon plus mesurée : on mit sur pied des suivis de l’acidité des pluies. Dans les Vosges notamment, un réseau d’étude du Dépérissement des forêts attribué à la pollution atmosphérique (DEFORPA) fut créé et il est encore bien utile de nos jours pour suivre l’évolution du phénomène. La forêt européenne a crû plus vite ces années-là.

Dans les années qui suivirent, les premières conclusions des études scientifiques furent loin d’être convaincantes. Ainsi, le symposium européen de 1987 à Grenoble, mit en évidence le manque de preuve quant à la culpabilité des pluies acides vis-à-vis des observations des forestiers. En fait l’opinion publique européenne, surtout allemande, s’était emballée, et les politiques lui avaient emboîté le pas, prenant des mesures avant que les scientifiques aient formellement identifié le phénomène. Cependant, même si a posteriori ces mesures ne semblent pas avoir été entièrement justifiées, elles furent salutaires pour la santé publique et la réduction de la pollution atmosphérique par les composés soufrés.

Depuis le début des années 1990, les émissions de composés soufrés ont considérablement décru en Europe et en Amérique du nord, grâce aux efforts de désulfuration des carburants fossiles (pétrole), à la moindre utilisation du charbon et enfin à l’effondrement de l’activité industrielle en Europe de l’est et en Russie. En revanche, on sait maintenant qu’en dépit des apparences, les forêts d’Europe ont crû plus rapidement que jamais pendant les années de précipitations acides, probablement en raison des apports additionnels de composés azotés et de l’augmentation du gaz carbonique (CO2) atmosphérique.

Quel bilan tirer de cette crise ?

Il semble que le déclin récent des forêts puisse être attribué à un manque de magnésium et de potassium. Paradoxalement le meilleur entretien des forêts avec élimination des débris organiques conduit à l’épuisement des sols. Aux USA, les atteintes concernant les épicéas furent finalement imputées au climat, à des épisodes rapprochés de gel par exemple. Les symptômes disparurent au milieu des années 1990, peut-être à cause de changements météorologiques. L’acidification des sols a bien été notée par-ci par-là, et dans quelques cas seulement, elle fut attribuée aux précipitations.

Où en sont les émissions de polluants acides ?

Les études lancées dans les années 1980 ont permis de constituer des banques de données permettant le suivi des bilans d’émission. Or, à partir de 1990 on constate que si les émissions polluantes de l’industrie ont considérablement baissé, les bateaux croisant au voisinage de l’Europe ont continué à polluer, émettant quelque 2,8 millions de tonnes de dioxyde de soufre (SO2) et 4 millions de tonnes d’oxydes d’azote (NOx). Sur la base d’une augmentation de 2 % par an et si aucune mesure restrictive n’est prise, ces pollutions devraient dépasser celles produites par l’industrie, à  l’horizon 2010. Par ailleurs, de nouvelles régions du globe sont susceptibles d’être gravement touchées par les précipitations acides. Ainsi, suite à la rapide industrialisation de l’Asie, la pollution atmosphérique augmente dans le nord-est de l’Asie. Comme en Europe dans les années soixante, les émissions résidentielles et industrielles de dioxyde de soufre et d’oxydes d’azote affectent majoritairement la précipitation locale urbaine, alors que les centrales thermiques assurent l’essentiel de la pollution longue distance. Les impacts sont déjà sensibles sur les écosystèmes naturels et agricoles et sur la santé humaine dans les grands centres industriels et les villes. Et la tendance à l’acidification ne fait que commencer.

À l’horizon 2020, il faut s’attendre à ce que la capacité du sol à absorber ces dépôts acides soit totalement dépassée en Chine, dans la Péninsule coréenne et au Japon. Les études actuelles montrent clairement que les régions sources sont situées en Chine et que les Corée et le Japon sont des pays essentiellement récepteurs. La Chine doit, certes, pouvoir se développer, mais la très faible efficacité énergétique chinoise -vingt fois plus faible que celle du Japon- constitue un facteur aggravant. Inversement ce chiffre peut permettre d’espérer une réduction drastique de la pollution, dès lors que les autorités chinoises auront pris conscience du problème.

Retenons que les précipitations en Europe et en Amérique du nord se sont bien acidifiées dans les années 1970-1980, avec des effets avérés sur la santé, les bâtiments, les sols, les eaux de surface, mais que les effets sur les forêts sont beaucoup plus incertains et discutables. La catastrophe montée en épingle (de bonne foi, tout au moins au début), à propos des forêts germaniques a eu des répercussions considérables sur l’industrie automobile, puisqu’elle fut indirectement à l’origine de l’essence sans plomb… Gardons en mémoire que la question des pluies acides persiste, notamment en Asie, mais que le désastre annoncé de la mort de nos forêts est heureusement resté dans le domaine du fantasme.”

Lire notre source, l’article de Robert J. DELMAS sur ESPACES-NATURELS.INFO (article de juillet 2004)


Plus de presse :

Retour en 39-45, quand les migrants étaient européens…

2 janvier 1945. Dans une rue de La Gleize (BE) des réfugiés belges attendent d’être transportés en dehors de la ville déchirée par la guerre (c) Peter J. Carroll / AP /Photo colorisée par Sanna Dullaway pour Time Magazine

“Une série de photographies aujourd’hui colorisées montre le voyage de réfugiés… français, allemands, belges ou encore polonais fuyant les horreurs de la guerre.

C’est un retour de près de sept décennies en arrière. Entre 1939 et 1945, plus de 60 millions d’Européens furent forcés de quitter leurs foyers, pour fuir les horreurs de la guerre. Un peu plus de soixante-dix ans plus tard, les destins tragiques des centaines de milliers de réfugiés originaires d’Afrique et du Moyen-Orient, qui tentent de rejoindre l’Europe depuis quelques années, nous conduisent à remonter le temps.

C’est pour cela que Time Magazine a commissionné la photographe Sanna Dullaway pour coloriser des clichés historiques montrant des réfugiés européens de la Seconde Guerre mondiale, en provenance de France, de Pologne, d’Allemagne ou de Belgique, pendant leur voyage vers l’Est et le Sud.

Janvier 1945. Des réfugiés belges fuient avec tous leurs biens devant les avancées de l’armée allemande. (c) Allan Jackson / Keystone / Hulton Archive / Getty Images

Comme le rappelle le Washington Post, le Royaume-Uni avait mis en place en 1942 la MERRA (Middle East Relief and Refugee Administration), qui permit à 40 000 européens de s’établir dans des camps de réfugiés en Syrie, Égypte et Palestine. Une histoire méconnue qui éclaire les épreuves de celles et ceux qui veulent de nos jours faire le chemin inverse…”

Visionner les photos dans l’article traduit de Rachid MAJDOUB sur KONBINI.COM (article daté de 2016) ou dans l’article original de Sanna DULLAWAY sur TIME.COM (article du 20 juin 2016, première publication en 2015) : Colorized Photos of WWII Refugees Offer New Perspective on the Migrant Crisis


Plus de presse…

Behind TIME’s Donald Trump ‘Welcome to America’ Cover

Couverture du Time Magazine du 2 juillet 2018 (c) Time – John Moore – Getty Images

“John MOORE, a Pulitzer Prize-winning photographer for Getty Images, has been photographing immigrants crossing the U.S.-Mexico border for years. This week one of his pictures became the most visible symbol of the immigration debate in America.

This one was tough for me. As soon as it was over, they were put into a van. I had to stop and take deep breaths,” Moore told TIME Tuesday, describing his reaction to the scene of a two-year-old Honduran girl crying as her mother was being detained in McAllen, Texas. “All I wanted to do was pick her up. But I couldn’t.

(c) John Moore – Getty Images

Due to the power of the image, which appeared as critics from across the political spectrum attacked President Trump’s now-reversed policy of separating children from parents who are being detained for illegally entering the United States, TIME’s editors selected Moore’s photograph to create a photo illustration, including Trump, to make the July 2, 2018, cover of the magazine.”

Lire la suite de l’article de la rédaction de TIME.COM (article du 21 juin 2018)

John Moore

Découvrir la galerie des photos prises par John Moore lors de ses reportages sur l’immigration d’Amérique latine vers les USA sur REPORTAGESBYGETTYIMAGES.COM

 


Plus de presse…

AGUEEV : textes

ISBN 978-2-264-02731-3

… ainsi allais-je le long des boulevards, accrochant du regard, comme avec une branche, les yeux de toutes les femmes qui venaient à l’encontre. Jamais je n’ai, comme on dit, déshabillé du regard aucune d’elles, comme je n’ai jamais ressenti de désir charnel. En cet état fiévreux dans lequel un autre que moi aurait, peut-être écrit des poèmes, regardant intensément les yeux des femmes rencontrées, j’attendais toujours en réponse le même regard agrandi et effrayant. Je n’abordais jamais les femmes qui répondaient par un sourire, sachant que seule une prostituée ou une vierge pouvait répondre par un sourire à un regard tel que le mien. Dans ces heures vespérales, aucune nudité imaginée n’aurait pu dessécher autant et faire soudain trembler la gorge que ce regard féminin effrayant et méchant, qui laissait aller jusqu’au fond un regard cinglant de bourreau – un regard comme un contact d’organes sexuels. Et quand ce regard se présentait – il se présentait nécessairement tôt ou tard -, je me retournais immédiatement, je rattrapais la femme qui m’avait regardé et, en l’abordant, je portais à ma visière noire une main gantée de blanc.

Il semblait, par le regard que cette femme et moi avions échangé, les yeux dans les yeux, comme si, une heure auparavant, nous avions ensemble tué un enfant – il semblait que par ce regard tout était dit, tout était compris, et qu’il n’y avait décidément plus rien à dire. mais en réalité tout était beaucoup plus compliqué et, m’étant approché de cette femme et ayant prononcé une phrase dont le sens semblait toujours se situer dans le prolongement d’une conversation à peine interrompue, j’étais obligé de parler et de parler encore, afin que les paroles prononcées amplifient la cordialité de nos relations et la conduise jusqu’à sa jonction avec la sensualité de notre premier regard signalisateur. Ainsi, dans l’obscurité du boulevard, nous allions côte à côte, hostiles et sur nos gardes, mais ayant tout de même besoin en quelque sorte l’un de l’autre, et je disais des mots dont la signification amoureuse semblait d’autant plus vraisemblable qu’elle était plus fausse. Et lorsque, enfin, mû par cette étrange conviction que la précaution avec laquelle on appuie sur la gâchette rend le coup moins assourdissant, je proposais – comme par hasard, entre autres choses – d’aller à l’hôtel et d’y passer une petite heure, rien que pour bavarder, bien sûr, et cela pour la simple raison que le temps, ce jour-là, était (suivant les circonstances) trop froid ou trop lourd, alors, je savais déjà, rien que par le refus (le refus suivait presque toujours) ou plutôt d’après le ton de ce refus – ému, indigné, calme, méprisant, craintif ou incertain -, je savais déjà si cela valait la peine, en la prenant par le bras, de la supplier encore, ou s’il fallait faire demi-tour et partir sans dire adieu.

AGUEEV M., Roman avec cocaïne
(Paris, Belfond, 1990, initialement publié dans les années 1930)


“Tous ceux qui l’ont lu parlent d’un choc, d’une révélation, qu’il s’agisse des critiques de l’époque – Nicole Zand dans les colonnes du Monde – comme des romanciers – Frédéric Beigbeder en tête. Et le titre, Roman avec cocaïne, bien que sulfureux, ne saurait être tenu pour seul responsable de l’engouement pour le livre lors de sa parution en France, en 1983. Trente ans plus tard, c’est avec une excitation intacte que son éditeur, le délicieux Pierre Belfond, se souvient du choc qu’il ressentit à la lecture de ce texte : “J’en ai eu le souffle coupé. C’était comme tenir entre les mains un grand livre de Dostoïevski ou celui d’un Nabokov qui aurait été capable de nous faire pleurer.” Sauf que cet auteur-ci est un mystère. Commence dès lors une enquête policière aujourd’hui encore en partie irrésolue…

Retour en arrière. En 1934, la revue Tchisla (Nombres), éditée par des émigrés russes à Paris, reçoit, en provenance d’Istanbul, un manuscrit intitulé Récit avec cocaïne, signé par un certain M. Aguéev. En juin, seule la première partie du récit est publiée. Aguéev est présenté comme un jeune écrivain en des termes flatteurs : “talent, audace, le tragique authentique“. Deux ans plus tard, le livre d’Aguéev est intégralement publié par l’Union des écrivains russes de Paris sous son titre définitif, Roman avec cocaïne. Il circule sous le manteau, provoquant le scandale dans le microcosme qui le lit, mais, selon sa traductrice française aujourd’hui disparue, Lydia Chweitzer, “beaucoup plus à cause de la franchise avec laquelle l’auteur parle de certaines réalités – qu’à cette époque on préférait passer sous silence – que par ses expériences de cocaïnomane“. Sans doute était-il indécent qu’un adolescent russe se permette, en 1917, de contempler la révolution avec autant de distance, voire d’indifférence.

L’action de Roman avec cocaïne se situe à Moscou durant l’adolescence du narrateur, Vadim Maslennikov, de 1916 au lendemain de la révolution russe. Le héros raconte ses années de lycée, ses relations avec des prostituées, son amour raté avec Sonia, le suicide auquel il pousse sa mère, et son addiction à la cocaïne. “Je pouvais expliquer par l’influence de la cocaïne le fait qu’elle provoquait en moi les sentiments les meilleurs. Mais comment expliquer les autres ? Comment expliquer l’inéluctabilité avec laquelle se manifestaient en moi, après coup, les sentiments les plus bas, les plus bestiaux ?” Le nihilisme, la fulgurance et la gaucherie d’Aguéev – qui se révèle plus un grand primitif qu’un immense styliste – donnent un livre unique et inclassable. Aguéev ne publia rien d’autre si ce n’est une nouvelle, Un peuple teigneux.

Le roman aurait disparu si, au début des années 1980, Lydia Chweitzer n’était tombée, chez un bouquiniste des quais de Seine, à Paris, sur un exemplaire de l’édition originale. Elle entreprend de le traduire avant de le proposer à Pierre Belfond. Dans ses Mémoires, Les Pendus de Victor Hugo (publié en 1994 et réédité chez Fayard sous le titre Scènes de la vie d’un éditeur en 2007), ce dernier raconte comment il émergea de sa lecture groggy, “accablé par la peinture d’un univers de déchéance, de cruauté, de nihilisme et de mort, conscient que ce cauchemar était mis en scène par un génie“.

Dès la publication du roman en français, une chasse à l’homme s’organise. Pierre Belfond veut connaître la véritable identité de son auteur. “A l’époque, se souvient-il avec amusement, mon téléphone sonnait beaucoup. Les prétendants se disant oncle ou parent lointain d’Aguéev étaient nombreux…” Michel Braudeau pour L’Express en 1983, puis Alain Garric dans une remarquable enquête parue dans Libération en 1985, retrouvent la trace de Lydia Tchervinskaïa, une poétesse de 76 ans, qui affirme avoir été la maîtresse d’Aguéev. Elle leur raconte avoir rencontré l’auteur avant-guerre à Istanbul dans l’asile psychiatrique où il était soigné pour des tremblements aux mains (dont il souffrait depuis qu’il avait tiré, disait-il, sur un officier de l’Armée rouge). Elle leur révèle aussi que le romancier s’appelait Mark Levi (il avait choisi un nom de plume commençant par la lettre A, “pour le commencement”) et qu’il vivait dans le quartier de Galata, où résidaient de nombreux juifs originaires d’Europe centrale. Après s’être enfui en Allemagne en 1924, il passa par la France et la Suisse, puis se réfugia en Turquie au début des années 1930, où il aurait agi comme espion pour les Soviets. Il passa le reste de sa vie à Erevan, où il enseignait l’allemand. Cet homme, qui répétait souvent que “dans la vie, il faut tout essayer“, serait mort dans la capitale arménienne en 1973.

Le cas Aguéev rebondit au cours de l’été 1983, après la polémique lancée par Nikita Struve, professeur de littérature à l’université de Nanterre. Ce dernier décèle de troublantes similitudes entre M. Aguéev et Vladimir Nabokov, au point d’attribuer à l’auteur de Lolita la paternité de Roman avec cocaïne. Vera Nabokov, la veuve de l’écrivain, réfute cette hypothèse. En dépit des ressemblances, qui peuvent signifier qu’Aguéev fut un lecteur attentif de Nabokov, le style du premier, estimait-elle, était assez grossier, et celui de son époux, raffiné. “En outre, mon mari n’a jamais été attiré par la drogue ou les hallucinogènes : il aurait été bien incapable de décrire cette expérience de la cocaïne.” L’affaire connaît un nouveau rebondissement en 1991, à la suite de l’enquête menée par Gabriel Superfine et Marina Sorokina. Les deux historiens russes établirent de manière convaincante la paternité du roman à Mark Levi, notamment par des éléments autobiographiques du roman vérifiables. Restent de nombreuses zones d’ombre : son expulsion de Turquie vers l’URSS en 1942, ou ses liens avec le pouvoir soviétique. L’énigme Aguéev demeure, procurant l’étrange impression que l’écrivain a disparu après la publication de son roman. “Aguéev a peut-être bien fait de disparaître. Après avoir tout dit. Un livre peut valoir une vie“, écrivait André Brincourt dans Le Figaro. On ne saurait mieux dire.”

Lire l’article de Samuel BLUMENFELD sur LEMONDE.FR (9 août 2013)


Plus d’amour…

LUMUMBA, Patrice-Emery (1925-1961)

“Le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close, a annoncé mardi son intention de faire inaugurer le 30 juin 2018 dans sa commune une place Patrice Lumumba, qui sera le premier lieu public en Belgique rendant hommage à cette figure du combat de l’ex-Congo belge pour son indépendance.

Le conseil municipal doit voter lundi prochain une résolution en ce sens, a déclaré M. Close à la radio publique La Première (RTBF).

Patrick LUMUMBA en 1960 (c) Belga

Patrice LUMUMBA fut l’éphémère premier Premier ministre du jeune Congo indépendant – l’actuelle RDC (ex-Zaïre) – au sortir de la colonisation belge en 1960.

Patriote perçu comme pro-soviétique par les Américains et désavoué par les milieux d’affaires belges, il avait été assassiné le 17 janvier 1961 dans la province du Katanga, avec la complicité présumée de la CIA, du MI6 britannique et de la Belgique.

A Bruxelles, des membres de la diaspora africaine regroupés dans diverses associations réclamaient depuis plusieurs années qu’une rue, une place ou un lieu public célèbre la mémoire de celui qui est surnommé “le père de l’indépendance“, tué à l’âge de 35 ans.

Et mardi, le bourgmestre socialiste (PS) de la capitale belge s’est dit “extrêmement fier” de leur donner enfin gain de cause, une décision qu’il a présentée comme la fin d’un tabou en Belgique. “Le 30 juin, Bruxelles, pour la première fois, aura une place Patrice Lumumba, ça passe lundi au conseil communal et on est extrêmement fiers de reconnaître ça“.

Il ne s’agit pas de débaptiser une place existante, mais de donner le nom de Lumumba et de fixer une plaque commémorative dans un square bruxellois marquant l’entrée de Matongé, le quartier de la communauté congolaise de la capitale.

C’est un quartier que tout le monde connaît, qui a une signification très affective pour notre communauté (…) C’est une très grande victoire“, a dit à l’AFP Lydia Mutyebele, conseillère communale PS qui a porté le projet.

Pour cette élue de 39 ans née au Congo, venue en Belgique à l’âge de six ans, Lumumba est “une figure emblématique” pour tout le continent noir, symbolisant pour de nombreux jeunes “l’attachement à une Afrique qu’ils connaissent peu parce qu’ils sont nés ici“.

L’annonce de ce geste politique intervient le jour du 60e anniversaire de l’inauguration de l’Exposition universelle à Bruxelles, le 17 avril 1958, où un village congolais aux allures de zoo humain était censé évoquer la puissance de la Belgique du temps des colonies.”


Plus de presse :

Mort du dessinateur F’murrr, l’auteur du «Génie des alpages»

(c) Dargaud

“L’éditeur Dargaud a annoncé la disparition, à l’âge de 72 ans, du scénariste et dessinateur Richard Peyzaret, alias F’murrr.

Un jour, une thèse sera écrite sur l’importance des ovidés dans la philosophie et le rire français au milieu des années 70. Comment ces animaux, a priori pas les plus passionnants, sont devenus des révolutionnaires actifs de la pensée, en contradiction de leurs traits placides et suiveurs. Il y avait les moutons de Pétillon multipliant les artifices pour éviter les griffes de l’aigle Baron noir. Mais celles qui resteront le plus sont probablement les joyeuses et sceptiques brebis de F’murrrr, apparues au fil des albums du Génie des alpages, série culte de bande dessinée. Elles étaient toujours prêtes à débattre philo avec le chien du berger Athanase Percevalve, dans une succession de dialogues et de calembours confinant souvent à l’absurde et à la méta- voire pataphysique.

Qu’auraient-elles dit, aujourd’hui, à l’annonce par son éditeur Dargaud de la disparition de leur créateur Richard PEYZARET, à 72 ans, alias F’murrr ? Elles pourraient reprendre ce qu’elles remarquaient à propos de Robin des Pois, un de leur maître théorique, dans Robin des Pois à Sherwood «Peut-être tient-il à entretenir une sorte de distance théologique, une absence divine qui conserve ardente notre dévotion… Bref, il est pas là.» Et ce «il est pas là» agacé risque d’en rendre triste plus d’un à part elles dans le monde de la bande dessinée, tant l’artiste avait laissé une trace importante et fut une immense source d’inspiration. «Pour moi, il n’y a rien de plus drôle que le Génie des Alpages», nous avait dit en 2016 Larcenet«J’ai toujours été un fan absolu», regrette Jean-Christophe Menu, l’un des fondateurs de la maison d’édition L’Association par SMS, apprenant son décès, ajoutant : «Fuck.»

(c) Dargaud

F’murrr (dont on doit avouer depuis toujours se reprendre à plusieurs fois sur le bon nombre exact de «r», «trois et demi», disait-il) est né à Paris le 31 mars 1946 et avait étudié aux Arts appliqués dans l’atelier de Raymond Poïvet. Il y rencontre plusieurs futurs auteurs de bande dessinée et, notamment, Mandryka, qui l’amène jusqu’à Goscinny. Le célèbre scénariste dirige alors Pilote. Dans cette revue sont publiés les premiers gags du Génie des alpages, en 1973. Tout de suite, c’est drôle, différent, original, avec ce décor de montagne qui change selon les besoins du scénario et des différents sketchs et critiques de la société humaine à mettre en place. F’murrr ne respecte ni le dessin, parfois aléatoire jusqu’à prendre un rythme de croisière plus colorée, ni la construction habituelle des cases, variant les formes et les plaisirs.

Richard Peyzaret, alias F’Murrr, au Salon du livre de Paris, en 2008. (c) Georges Seguin
La vérité qui déborde

De cette époque effervescente pour le 9art, il est de toutes les aventures, passant par Fluide glacial, le Canard sauvage, Circus à suivre, Métal hurlant, toutes ces revues qui ont changé notre regard. Si le Génie des alpages reste un fil rouge, et sa série la plus connue, parfois il se lance dans d’autres histoires, comme Jehanne d’Arc, personnage bien plus paillarde que l’autre pucelle d’Orléans. Il aimait le Moyen Age, époque propice à la folie et aux apparitions. Notons aussi Spirella mangeuse d’écureuils, satire hommage et érotique à Spirou. «Je cultive l’absurde et le loufoque par goût personnel. Moins le sens est évident, plus je suis content. Je me méfie de tout ce qui est cadré et présenté comme une vérité monolithique : on ne peut approcher une vérité que par ce qui déborde», expliquait-il, dans une citation rapportée par Dargaud.

Parmi ses cibles, il avait une affection pour l’Europe, n’hésitant pas à jouer sur les clichés du fonctionnaire bruxellois voulant couper les pattes des moutons à longueur non réglementaire ou sur les quiproquos entre les nations. Avec, par exemple, les brebris répétant à longueur de journée à une touriste britannique : «Aoh, je suffolke.» C’est peut-être un jeu de mot pourri, mais comme les ovidés expliquaient à leur maître : «Un calembour c’est un jeu de langage et la langue c’est kultur ! Nous aussi, on a droit de faire l’Europe.»

(c) Dargaud

Avec F’murrr, le lecteur pouvait lutter contre le réel : c’était agréable, joyeux, parfois déconcertant surtout quand, justement, le gag ne tombait pas comme une évidence. Parfois, aussi, le réel était le plus fort. Lancé dans une série moqueuse sur l’invasion soviétique en Afghanistan, où apparaissent sur la couverture aussi un mouton et son berger, il renonça, «comprenant que cette affaire est tragique et qu’elle va durer», rappelle Dargaud.

Rire de tout, rire jusqu’au bout, oui, ce n’est pas toujours facile, quand, après Gotlib ou Fred, tout un genre graphique et une époque de la BD disparaissent peu à peu. On découvre pour cette nécro que F’murrr avait dessiné des étiquettes de clairette de Die pour une «cuvée du berger». En hommage, il serait temps d’en descendre quelques verres et de philosopher, ensuite, en haut de la montagne, hey ho, hey ho.”

Lire l’article original de Quentin GIRARD sur LIBERATION.FR (10 avril 2018)


Plus de BD…

Mort d’Isao TAKAHATA (1935-2018), réalisateur du « Tombeau des lucioles »

Le tombeau des lucioles (1988) (c) Studio Ghibli

Cofondateur avec le réalisateur Hayao Miyazaki du studio Ghibli, producteur et réalisateur de films d’animation comme Le Tombeau des lucioles ou Le Conte de la princesse Kaguya, nommé aux Oscars en 2015, le Japonais Isao TAKAHATA est mort jeudi 5 avril à 82 ans. Fervent pacifiste et critique de la politique du gouvernement actuel du premier ministre conservateur Shinzo Abe, il était hospitalisé à Tokyo pour un cancer des poumons.

Né en 1935 à Ujiyamada (aujourd’hui Ise) dans le département de Mie, au centre du pays, dans une famille de sept enfants dont le père Asajiro Takahata (1888-1984) était très impliqué dans les questions d’éducation, il étudie la littérature française à la prestigieuse université de Tokyo et se passionne notamment pour l’œuvre du poète Jacques Prévert (1900-1977).

Isao Takahata rejoint en 1959 la société de production Toei, notamment par intérêt pour l’animation qu’il a découverte au travers du travail de Paul Grimault (1905-1994), réalisateur du Roi et l’Oiseau, d’après La Bergère et le Ramoneur de Hans Christian Andersen (1805-1875). Sa première réalisation est la série Ken, l’enfant loup (1963).

« Amis immédiatement » avec Miyazaki

La même année, Hayao Miyazaki est à son tour embauché par Toei. Les deux hommes se rapprochent par le biais d’activités syndicales. « Nous sommes devenus amis immédiatement », a déclaré Isao Takahata. Les deux réalisent leur premier film en 1968, Horus, prince du soleil.

Au cours de leurs presque cinquante années de collaboration – non sans quelques rivalités –, ils ont travaillé sur de multiples projets comme la série Heidi, la petite fille des Alpes (1974) et, en 1984, le long-métrage Nausicaä de la vallée du vent, grand succès qui les amènera à créer le studio Ghibli en 1985, avec le producteur Toshio Suzuki. S’ensuivent vingt-six créations qui ont rencontré un succès planétaire. Le Voyage de Chihiro a même reçu un Oscar en 2003.

Tour à tour producteur et réalisateur, Isao Takahata, surnommé « Paku » par MM. Suzuki et Miyazaki, s’illustre par son perfectionnisme. Dans le livre Dans le studio Ghibli – travailler en s’amusant (Ed. Kana, 2011), Toshio Suzuki explique qu’Isao Takahata a “passé en revue toutes les archives de l’époque” pour savoir de quel côté arrivaient les B-29 pour la scène du bombardement du Tombeau des lucioles. “Même les pains représentés dans Heidi ont été dessinés après des recherches approfondies”, ajoute M. Suzuki.

“La tortue rouge” (2016) de Michael Dudok de Wit est également une co-production du Studio Ghibli
Méfiance envers le numérique

Attaché au réalisme, Isao Takahata disait ne pas apprécier l’usage de personnages dotés de superpouvoirs. Même s’il ne dessinait pas lui-même, il se méfiait du développement du numérique. Avant, déclarait-il, “l’animation était plate et à deux dimensions. Elle ne pouvait pas prétendre au réalisme. Mais c’était là son point fort : en gardant tout à plat, elle laissait au spectateur la liberté d’imaginer ce qu’il y avait derrière l’image”. Le studio Ghibli a toujours produit des films dessinés à la main, ce qui a fini par lui causer des problèmes de rentabilité en 2014.

Les thèmes de ses œuvres pouvaient être variés même s’il rejoignait Hayao Miyazaki dans son attachement à la protection de l’environnement. Le studio Ghibli a d’ailleurs pris position pour la sortie du nucléaire après la catastrophe de Fukushima en 2011.

Proche du Parti communiste, Isao Takahata était profondément pacifiste. Ayant survécu à un bombardement américain en juin 1945 sur Okayama au cours duquel il avait fui sa maison en pyjama avec l’une de ses sœurs, il a participé, en 2015, au mouvement d’opposition au projet du gouvernement de M. Abe de faire adopter des lois sécuritaires visant à faciliter le recours à la force armée par le Japon. Il est l’un des fondateurs du groupe Eigajin Kyujo no Kai (“Les cinéastes pour l’article 9″) pour la défense de l’article 9 de la Constitution, proclamant le renoncement à la guerre du Japon.

En conférence de presse, en 2015, cet éternel amoureux de la culture française et par ailleurs Officier des Arts et Lettres, déclarait préférer, à la citation latine “Si tu veux la paix, prépare la guerre”, le vers du poète Jacques Prévert : “Si tu ne veux pas la guerre, répare la paix” (du poème Cagnes-sur-Mer, 1953).

La tortue rouge (2016)

Source : Article de Philippe MESMER sur LEMONDE.FR (6 avril 2018)


Plus de cinéma ?

“En fait”, “du coup”, “j’avoue” : ces tics de langage qui nous font tiquer

(c) Le Temps

“Dans la bouche des autres, ils nous agacent, mais la nôtre n’arrive jamais à s’en défaire. Les tics de langage évoluent avec le temps. Tour d’horizon des expressions du moment

  • En fait j’attendais Romain mais il était monstre en retard du coup je suis rentré chez moi t’as vu, et genre maintenant il m’en veut grave, c’est ouf ou bien?
  • J’avoue…

A la lecture de cet échange, vous avez senti vos poils se dresser. Et pourtant, il y a de fortes chances que vous employiez vous aussi un de ces tics de langage au quotidien, sans même vous en rendre compte. Ces petits mots et expressions ont toujours existé mais varient selon l’époque et le lieu, tels des témoins linguistiques de nos sociétés.

Ponctuation

A l’heure des smartphones et de l’information en continu, le silence est perçu comme une source d’angoisse. Dans notre société hyper-connectée, ne rien dire d’intéressant vaut toujours mieux que de ne rien dire du tout. Alors il faut remplir les vides, les blancs. On ponctue nos phrases de «en fait» et de «du coup», on les termine par des «t’as vu» ou «tu vois». Et lorsque notre interlocuteur met plus d’une demi-seconde à nous répondre, on ne peut s’empêcher d’ajouter un «voilà», comme pour lui signifier verbalement que l’on a terminé de parler et qu’il lui faut répondre. Comme un simple «oui» ne suffit plus, il rétorquera «j’avoue», davantage un acquiescement faiblard qu’une confession à cœur ouvert.

Ces tics ne sont pas inutiles pour autant. «Ils contribuent à la fonction phatique du langage, c’est-à-dire qu’ils servent à maintenir le contact entre la personne qui parle et la ou les personnes qui écoutent», précise Jérôme Jacquin, maître d’enseignement et de recherche en sciences du langage et de l’information à l’Université de Lausanne. Selon lui, «ces éléments sont loin d’être vides, dans la mesure où ils aident la structuration et l’interprétation du discours. Mais c’est leur fréquence élevée qui leur donne un statut de tic. Le discours est comme saturé par leur répétition.» Et comme tous les composants de la langue, les tics subissent aussi des variations régionales. Ainsi, vous n’entendrez jamais dire «monstre cool» ou «pire cool» hors de la Suisse romande, tout comme le célèbre «ou bien» qui nous vient de l’allemand «oder».

Faits sociaux

Les mots dits de ponctuation ne représentent qu’une famille de tics parmi d’autres. Richard Huyghe, professeur en linguistique française à l’Université de Fribourg, explique que la notion même de tic de langage «reste un peu floue», parce qu’elle recouvre plusieurs réalités dans la linguistique. «En plus des mots d’amorce, de transition («bref», «voilà», «tu vois», «quoi»), vous pouvez avoir des expressions toutes faites («mort de rire», «c’est clair», «pas de souci») catégorisées comme des tics de langage, et des emplois nouveaux de mots existants, comme l’adverbe «trop» employé dans le sens de «très». Leur apparition, tout comme leur disparition, reste imprévisible, même pour les linguistes: Ce sont des faits sociaux, c’est rarement le fruit d’une décision consciente. Les évolutions du langage sont assez difficiles à prévoir.»

Reste que ces petites expressions qui nous agacent tant jouent un rôle important dans notre société. Elles participent à la cohésion sociale. «Souvent, le tic est identifié comme un élément sociolectal, il marque l’appartenance à un groupe, développe Richard Huyghe. Chercher à le gommer, ce serait tomber dans le jugement moralisateur. Déjà, dans «tic», il y a quelque chose de l’ordre du jugement.»

Alors, même si votre collègue place des «en fait» à chaque inspiration, retenez votre exaspération. Vous ne le savez peut-être pas, mais vous cultivez sûrement un tic de langage tout aussi irritant. Inutile également de tenter de supprimer ces habitudes à l’école. «Le langage échappe à la volonté individuelle, donc quand l’institution essaie de déterminer nos pratiques, cela marche assez mal. Surtout chez les jeunes, pour qui la fonction sociale du langage est précisément de se distinguer en tant que groupe», reprend le professeur.

Alphabet de la génération alpha

Les jeunes des années 2000 naviguent de plus en plus entre le discours écrit et oral, au point d’adopter certaines abréviations écrites dans leur langage parlé. Ne soyez pas étonné si vous entendez votre ado s’exclamer «JPP des haricots sérieux» (acronyme de «j’en peux plus») lorsque vous lui en servez encore une platée. La génération alpha a également tendance à abuser des formules de politesse, sans pour autant les employer comme telles. Les «stp» (s’il te plaît) à l’écrit ou les «déso» (désolé) à tout bout de champ ne sont ni des supplications, ni de plates excuses pour cette nouvelle génération. Ils servent simplement de mots de ponctuation.

Parfois, les tics de langage peuvent perturber la compréhension, en particulier entre des individus d’âge différent. «Quand on constate un emploi nouveau d’un mot que l’on connaît déjà, on a tendance à le repérer. Et dans des périodes de profonds bouleversements, de mutations technologiques, le langage change assez rapidement, ce qui peut créer des heurts entre générations et entre groupes sociaux», affirme Richard Huyghe.

Le linguiste met en garde les adultes qui critiqueraient le parler des jeunes: «Ce n’est pas pertinent de porter un jugement moral sur l’évolution de la langue, c’est même un peu naïf. On ne peut pas imaginer une langue sans évolution. C’est dans sa nature, elle n’est jamais figée.» Alors la prochaine fois que vous entendrez quelqu’un dire «j’avoue», ne levez pas les yeux au ciel : il ou elle participe à sa manière à l’évolution de la langue française. C’est clair!”

Source : Article de Albane GUICHARD sur LETEMPS.CH (4 avril 2018)


Plus de presse ?

L’interstitium, le potentiel 80e organe du corps humain… et le plus grand

“Appelé interstitium, le plus grand de nos organes serait une couche de tissu remplie de fluide circulant dans l’ensemble du corps, restée invisible jusqu’à aujourd’hui en raison des techniques de microscopie utilisées. Une découverte qui pourrait expliquer la propagation de certains cancers.

Imaginez une couche de tissus aux interstices remplis de fluide et qui courrait dans l’ensemble de notre corps : c’est ce que des chercheurs ont réellement observé, considérant qu’elle pourrait bien constituer le 80e organe connu du corps humain, d’après des travaux publiés le 27 mars 2018 dans la revue Scientific Reports. Ce nouvel organe, qui devra d’abord être validé comme tel par la communauté scientifique, pourrait apporter un éclairage nouveau sur “la fonction de tous les organes, de la plupart des tissus et des mécanismes de la plupart des maladies majeures”, d’après un communiqué de la NYU School of Medicine, une des universités ayant co-dirigé les travaux.

Cette nouvelle étude révèle que la couche de tissus que l’on croyait compacte -et qui sont retrouvés sous la surface de la peau et le long du système digestif, des poumons et des voies urinaires, autour des artères et des veines, et entre les muscles- sont en réalité des compartiments interconnectés, remplis de fluide, soutenus par un réseau de protéines fortes (collagène) et flexibles (élastine). Un organe appelé “interstitium” par les scientifiques.

Un organe qui demeurait invisible avec les techniques de microscopie classiques

Comme souvent, la découverte a été faite par hasard : à l’automne 2015 au Mount Sinai Beth Israel, David Carr-Locke et Petros Benias, co-auteurs de l’article, sondaient la voie biliaire d’un patient pour évaluer la propagation d’un cancer avec une technique récente, nommée endomicroscopie confocale, qui permet d’observer les tissus vivants grâce à une sonde laser. Ils ont alors observé une série de cavités interconnectées qui ne correspondaient à aucune anatomie connue. Devant ce mystère, les endoscopistes ont envoyé les images à un pathologiste partenaire, le Dr Neil D. Theise, professeur au Département de pathologie à NYU Langone Health. Lorsque ce dernier tente de fixer les mêmes tissus sur des lames pour les observer au microscope, l’étrange structure disparaît…”

Lire la suite de l’article de Camille GAUBERT sur SCIENCEETAVENIR.FR (28 mars 2018)


Plus de presse…

L’effet Matilda ou le fait de zapper les découvertes des femmes scientifiques

“Faut-il s’appeler George pour être prise au sérieux ?” (ISBN 9782755635393)

Le déni ou la minimisation des contributions des femmes scientifiques à la recherche porte un nom : on parle de l’effet Matilda, en mémoire d’une militante des droits des femmes américaine, Matilda J. Gage (1826-1898).


“Qui a mis en évidence l’anomalie du chromosome responsable de la Trisomie 21 ? Pendant un demi-siècle, le nom de la brillante scientifique à qui l’on doit l’expérience ayant permis cette découverte, Marthe Gautier, a été occulté. En mai 1958, dans un laboratoire de cytogénétique de l’hôpital Trousseau à Paris, la cheffe de clinique parvient à comparer le nombre des chromosomes des cellules d’enfants atteints de la Trisomie 21 – 47 – avec celui d’enfants non atteints – 46. L’expérience permettra d’attester que la maladie est liée à un chromosome surnuméraire (pour la 21e paire).

Son patron, le professeur Raymond Turpin, spécialiste du mongolisme, comme dénommé à l’époque, pense depuis longtemps que cette maladie mentale a une origine innée. Marthe Gautier, qui a appris lors de son stage aux Etats-Unis comment cultiver des cellules humaines, lui  propose de réaliser l’expérience, dans une petite pièce du laboratoire qu’elle aménage.

Pour cultiver des cellules“, relate-t-elle au Monde, “il me fallait notamment du sérum et du plasma. Le sérum, eh bien j’ai pris le mien ! Et pour le plasma, je suis allée dans une ferme chercher un coq. Je l’ai installé dans un coin de la cour de l’hôpital, et j’allais le piquer à la veine alaire chaque fois que j’avais besoin de plasma. Cela ne me faisait pas peur, je suis née dans une ferme, j’ai l’habitude des animaux.”

Un jeune stagiaire du CNRS travaillant dans le même service, Jérôme Lejeune, comprend l’importance de la découverte. Il propose à Marthe Gautier de photographier ses lames d’observation microscopique de chromosomes et part dans un congrès à Montréal présenter les résultats… en s’attribuant seul leur paternité.

L’année d’après, en 1959, paraît un article dans la presse scientifique pour annoncer la découverte. Le nom de Marthe Gautier n’apparaît pas en premier, la position habituellement réservée aux chercheurs ayant mené les expériences. A la place, celui de Jérôme Lejeune, puis celui de la scientifique, mal orthographié et faussé (“Marie Gauthier”), et enfin du professeur Turpin, chef responsable de l’hypothèse de départ.

Jeune femme dans un monde masculin, simple fille de paysans“, Marthe Gautier ne se bat pas tout de suite pour rétablir la vérité. Elle retourne à ses recherches et se consacre à la cardiopédiatrie. Jérôme Lejeune, lui, remporte le prix Kennedy pour “sa” découverte sur la Trisomie 21. Ouvertement anti-avortement, le professeur de médecine s’est vivement opposé par la suite au dépistage de la maladie in utero, pour empêcher les IVG.

Cinquante ans après sa découverte, en 2009, Marthe Gautier publie un article pour relater sa version de l’histoire. “J’ai le sentiment d’être la ‘découvreuse oubliée’“, écrit-elle. La même année, elle reçoit le Grand Prix de la Fédération française de génétique humaine. En 2014, le comité éthique de l’Inserm reconnaît enfin le rôle de la scientifique dans la découverte de la Trisomie 21. Le comité estime que “la part de Jérôme Lejeune est sans doute très significative dans la mise en valeur de la découverte au plan international“, mais “a peu de chance d’avoir été prépondérante” dans la découverte du chromosome surnuméraire. Marthe Gautier, 88 ans, reçoit la Légion d’honneur. […]

Marthe Gautier est l’une des 75 femmes célébrées dans le livre du collectif Georgette Sand, Ni vues, ni connues (Paris, Hugo & Co, 2017). L’ouvrage veut redonner une place dans l’histoire à des scientifiques, artistes, intellectuelles, militantes ou aventurières oubliées.”

Lire tout l’article d’Emilie BROUZE sur NOUVELOBS.COM/RUE89 (25 mars 2018)


Plus de féminisme ?

Liège : mieux s’y retrouver dans l’offre culturelle en quelques clics seulement

(c) D.R.
“L’application 4 000.S donne accès à l’agenda culturel en province de Liège.

Parmi la pléthore d’événements organisés sur le territoire liégeois (concerts, expositions, spectacles, événements…), il n’est pas toujours simple de s’y retrouver. Développée par l’ASBL quatremille, en collaboration avec la Province de Liège, la nouvelle application dénommée “4000.s”, a pour objectif de rendre plus visible et accessible au public l’ensemble de l’offre culturelle en province liégeoise, en quelques clics seulement. Depuis ce mercredi, l’ensemble des détenteurs d’un smartphone peuvent en effet télécharger l’application 4000.s et accéder à une foule d’informations en lien avec la culture : événements, concerts, expositions, Street Art, skate parks, actualité du secteur artistique…

Mettre à la disposition de tous ce nouvel outil dédié à la culture s’inscrit dans la volonté du service Culture de la Province de “toucher un public plus large et plus jeune, de 15 à 25 ans“, souligne le député provincial-président Paul-Emile Mottard. Le nom de ce nouvel outil n’est pas choisi par hasard puisque “4000 fait référence aux codes postaux de la province de Liège”, explique l’ASBL, le “s.” renvoyant à l’élargissement des codes postaux : 4400 pour Flémalle, 4500 pour Huy…

Concrètement, une fois l’application téléchargée, l’utilisateur accède à trois rubriques : “Events”, “Streets” et “News”. La rubrique “Events” offre un accès instantané à l’agenda culturel, autrement dit à une sélection d’événements culturels et artistiques dans la province, avec une possibilité de pouvoir géolocaliser ceux-ci sur une carte, ou encore de les enregistrer dans son propre agenda numérique.

La section “Streets” propose quant à elle une exploration urbaine autour du Street Art. L’utilisateur peut ainsi découvrir des œuvres d’art urbain visibles dans l’espace public mais aussi des skate parks. L’application permet également de se géolocaliser et d’être guidé jusqu’au point d’intérêt de son choix.

Enfin, le volet “News” présente l’actualité artistique et culturelle sous forme de contenus vidéos, chroniques, interviews, etc. Autre particularité de cet outil numérique : les utilisateurs ont la possibilité de proposer un événement, une œuvre d’art urbain ou un skate park à ajouter sur la carte via l’icône “ajouter“, précise l’ASBL.

Toucher un public plus jeune

Fondée en 2016 par quatre artistes liégeois (Santo Battaglia, Samuel Ciulla, Nader Mansour et Rachel Thonart Nardellotto), l’ASBL quatremille est née du constat que “trop peu d’outils et de services existent au niveau local pour aider les acteurs culturels liégeois à s’exprimer“, explique le cofondateur Nader Mansour. L’association, forte d’un site internet et d’un magazine imprimé, se positionne comme “un média culturel liégeois dédié à la culture” avec pour ambition “de créer des ponts entre différents courants artistiques liégeois, d’informer le public sur ceux-ci et de faire rayonner la vie culturelle liégeoise”.

Source : article de Aude QUINET  sur LALIBRE.BE (23 mars 2018)


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Comment se forment les crottes de nez ?

Ralph Wiggum dans “The Simpsons” (c) Matt Groening

“Tout le monde a des crottes de nez. Mais pourquoi sont-elles là ? À quoi servent-elles ? Découvrez comment se forment les crottes de nez.

Les crottes de nez sont des sécrétions fabriquées par la muqueuse nasale, explique Jean-Marc Juvanon, membre de la Société française d’oto-rhino-laryngologie. Il s’agit en fait de mucus plus ou moins riche en eau, qui finit par se dessécher et se durcit pour donner l’aspect de crottes“.

À quoi sert le mucus ?

Le mucus produit par les muqueuses nasales est un fluide clair et visqueux. Mais à quoi sert-il ? « Cette sécrétion naturelle est destinée à évacuer par le système mucociliaire tout ce qui entre dans les fosses nasales. C’est une sorte de “tapis roulant”, dont les cellules dotées de cils vibratiles entraînent le mucus vers le fond de la gorge. » Quant à la muqueuse nasale, elle agit comme un véritable climatiseur. Elle réchauffe et humidifie l’air inspiré, tout en le filtrant…”

Lire la suite de l’article de FUTURA-SCIENCES.COM


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Clémentine Mélois, l’artiste qui a épilé “l’Origine du monde”

(c) Clémentine Mélois

“Connue pour ses pastiches de couvertures de livres, Clémentine MELOIS expose ses œuvres ingénieuses dans une galerie parisienne. Rencontre.

Clémentine Mélois est à la recherche d’un socle. Quelque chose qui ne serait ni trop haut, ni trop bas. C’est qu’elle doit mettre correctement en valeur deux poings serrés massifs en plâtre. Sur les phalanges de la main droite, on lit: “ANTICONS”. Sur la gauche: “TITUTIONNEL”. La Nuit du chasseur revu par l’Académie française. “Il y a beaucoup d’humour dans mes œuvres, mais ce n’est pas spécialement destiné à être drôle, c’est simplement un jeu sur le texte et l’image”, sourit l’artiste, quand on la rencontre à quelques jours du vernissage.

Cette trentenaire, imprégnée de Georges Perec et de Raymond Queneau, fond depuis des années culture classique et culture populaire pour imaginer des œuvres ingénieuses. Sociétaire des Papous dans la Tête sur France Culture et chroniqueuse pour “Mon Lapin Quotidien”, le journal de la maison d’édition de BD alternative L’Association, elle est devenue la coqueluche du milieu littéraire. Quand il faut concevoir un décor pour les rencontres de Manosque ou des accessoires pour l’émission «21 cm» présentée par Augustin Trapenard, on fait appel à sa créativité.

(c) Clémentine Mélois

La voilà qui expose à Paris le fruit du travail de ces cinq dernières années. Quelques jours avant l’ouverture, dans la galerie Lara Vincy, où les murs encore vierges sont loin de la fantaisie méloisienne, elle a mille merveilles à montrer. D’abord ces bols bretons estampillés “Guy Georges”, “Emile Louis” et “Patrick Henry”. “Ce ne sont que des prénoms, et pourtant ils ont ce fort pouvoir évocateur”, semble-t-elle se ravir, comme si ce n’était pas elle qui avait imaginé cette vaisselle subversive. Plus loin, elle pointe une porte de frigo ornée de magnets. “Ce sont nos nouveaux retables”, explique-t-elle. Se disputent aux stickers publicitaires des silhouettes tirées du Jardin des délices. Evidemment, Clémentine Mélois a monté tout le dispositif sur un appareil ménager de marque… Bosch.

Avez-vous lu «Père et Gay», de Tolstoï ?
(c) Clémentine Mélois

Enfin, elle arrive à cette caisse hermétique qui contient les objets qui ont fait sa renommée : ses couvertures de livres détournées, postés sur internet et réunis dans l’ouvrage Cent titres (Paris, Grasset, 2014). Elle y réinterprète les titres de grands classiques avec des astuces, jeux de mots et calembours. Il y a Maudit Bic de Melville, Mycologies de Roland Barthes, Légume des jours de Boris Viande, Père et Gay de Léon Tolstoï ou Lexomil et le royaume d’Albert Camus. A la galerie, les livres seront rangés dans une étagère ouverte, pour que les visiteurs puissent les manipuler. On lui dit qu’elle risque de se les faire voler. “J’en serais honorée”, répond-elle d’une voix douce et enjouée…”

(c) Clémentine Mélois

Lire la suite de l’article d’Amandine SCHMITT sur BIBLIOBS.NOUVELOBS.COM (14 février 2018)


Plus d’arts visuels…

Mes données sur Internet ou le consentement prisonnier

“Faut-il renoncer à maîtriser la circulation de nos données ? Le point sur ces informations personnelles que les acteurs du marché pillent, avec notre accord.

Vous avez l’impression d’être espionné sur le Web et personne ne vous croit? Faites le test de Lightbeam sur votre ordinateur. L’application du navigateur Firefox pour internautes paranos permet de visualiser le voyage de vos informations personnelles au fur et à mesure que vous passez d’une page à l’autre, et c’est bluffant. Tentez ce qui suit. Réservez un voyage, vérifiez l’itinéraire sur Google Maps, et prévenez vos amis sur Facebook: vous vous êtes rendu sur trois sites ou applications; mais, avec ses graphes mobiles qui mangent tout l’écran en quelques minutes, Lightbeam vous montre que, en réalité, une centaine de sites partenaires et régies publicitaires sont au courant de votre visite et ont obtenu de nouvelles données sur vous, sans aucun consentement de votre part…”

Lire la suite de l’article de Catherine FRAMMERY sur LETEMPS.CH (11 février 2018)


Plus de presse…

Tout savoir sur les Concertos pour piano de Beethoven

Parmi les concertos pour piano de Beethoven, on retient surtout l’Empereur. Triomphant, belliqueux et subtil, il est le plus abouti des cinq. Mais il n’en demeure pas moins que les quatre qui l’ont précédé ont chacun leur intérêt et montrent une évolution progressive du classicisme vers le romantisme.

C’est dans les années 1790, peu après son arrivée à Vienne, que Ludwig van Beethoven se fait un nom. Mais avant d’être connu comme compositeur, il l’est surtout comme pianiste virtuose. Il écrit d’ailleurs ses premiers concertos dans l’idée de mettre en lumière son aisance et son talent. “Il s’impose comme le premier pianiste de son temps, même aux oreilles de ceux qui ont entendu Mozart”, expliquent Jean & Brigitte Massin dans leur Histoire de la Musique Occidentale (Paris, Fayard, 1987).

Ce n’est donc pas un hasard si parmi ses sept concertos, cinq sont destinés au piano. Et à chaque création, c’est Beethoven lui-même qui se tient derrière le clavier. Seule exception, il ne peut exécuter son dernier concerto en public ; atteint d’une surdité de plus en plus prononcée, il craint les erreurs et les fausses notes. C’est donc son élève Carl Czerny qui prend le relais. Mais attention, Beethoven souhaite qu’on applique sa musique à la lettre ! Il note ses propres cadences dans la partition au cas où d’autres pianistes s’aventureraient à imposer les leurs…”

Lire la suite de l’article de Charlotte LANDRU-CHANDES et écouter les extraits sonores sur FRANCEMUSIQUE.FR (8 février 2018)


Plus de musique…

SWYNGEDOUW : On peut faire dire tout et son contraire à un sondage…

Marc Swyngedouw (c) Téo Beck

3 questions à Marc Swyngedouw, Professeur en Sociologie et Méthodologie politique à la KUL. Il a présidé le Centre de Recherche sociologiques (CeSO) et est Directeur de l’Institut de sondages d’opinions sociaux et politiques (ISPO).

Quelle est la position des éditeurs face aux sondages ?

Il y a 20 ans d’ici, les pratiques étaient différentes. Il y avait un bureau de sondages qui menait des enquêtes en face à face sur des échantillons quota ou aléatoires (tirés au hasard dans la liste des électeurs) et qui ensuite proposait les résultats aux médias. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Ce sont les éditeurs qui font régulièrement appel aux bureaux de sondage. Pour réduire les budgets, ils se regroupent souvent à plusieurs médias et optent pour une formule pas trop coûteuse comme ça ils peuvent publier plusieurs sondages par an. L’enquête d’opinion est devenue un moyen de produire du contenu dont les éditeurs contrôlent le processus. Ils sont à la fois les mandataires et les interprètes des résultats. Ça fait vendre, ça fait de l’audience, alors ils publient.

La publication de résultats de sondages nuit-elle à la qualité de l’information politique ?

Clairement oui. Et de plus en plus. Déjà le changement de méthodologie impacte la qualité. On n’a quasi plus que des sondages électroniques et/ou par téléphone. On a déjà un fameux biais dans le choix de l’échantillon. Le sondé doit être dans le bottin ou avoir une connexion internet et savoir manier les outils informatiques. Pire. Des bureaux d’études de marché qui réalise régulièrement des sondages pour certains groupes de presse francophones, mènent leurs enquêtes sur base de panélistes volontaires qui s’inscrivent pour participer à des sondages par mail. On n’a plus d’échantillon aléatoire dans ce cas. Les résultats ne peuvent vraiment pas être représentatifs. On peut leur faire dire tout et son contraire. Et c’est malheureusement ce qui arrive de plus en plus. Sur base d’une réalité virtuelle déconnectée de la réalité, on débat de l’avenir de la politique. C’est très contestable.

Comment les médias devraient-ils traiter les sondages ?

Il faut que les rédactions prennent conscience de ce qu’elles diffusent. Baseraient-elles un dossier politique sur un entretien téléphonique avec Madame Soleil ? Il faut donc une base de travail de qualité, c’est-à-dire des enquêtes en face-à-face (quota ; random walk) ou postale (méthode Dilman).
C’est une responsabilité journalistique de diffuser des résultats. Quel que soit le document qui sert de source, le journaliste doit se poser les bonnes questions. Qui a été interrogé ? Comment ? Quelle est la marge d’erreur ? En cas de panélistes volontaires, on ne peut pas calculer la marge d’erreur. Il faut que les journalistes aient la liberté et le temps de le faire. Si l’enquête n’est pas représentative, alors rien ne sert de communiquer des résultats. Il faut de l’honnêteté intellectuelle envers les citoyen.ne.s, et d’autant plus pour les chaines du service public.
Les instituts de sondage, membres de Febelmar, la fédération belge des instituts de recherche, doivent enregistrer la fiche technique détaillée du chaque sondage politique. Tout est consultable librement sur leur site. Combien de journalistes vont voir ces données publiques et les prennent en considération ?
Enfin, c’est regrettable qu’il n’y ait pas d’études disponibles de l’impact des sondages sur le résultat des élections en Belgique. Ce serait très intéressant que des chercheurs s’y intéressent !

Lire l’article original sur REGULATION.BE (6 février 2018)


Plus de presse…

TAUBIRA : « Il est temps que les hommes fassent l’expérience de la minorité »

Christiane TAUBIRA à Montréal (CA), en janvier 2018 (c) Mikaël Theimer

A l’occasion de la Nuit des idées organisée à Montréal par l’Institut français, Christiane Taubira revient sur le mouvement de libération de la parole des femmes. L’ancienne ministre de la Justice, pour qui «le féminisme est un humanisme», et non «une guerre de tranchées», milite pour une convergence féministe et antiraciste […]

En quoi les femmes peuvent-elles jouer un rôle particulier dans l’évolution des modes de pouvoir ?

Comprenez bien ici que je ne parle pas des femmes à partir de chromosomes ou de gènes, mais de l’expérience culturelle et collective des femmes, cette expérience historique de violence, d’exclusion et de discrimination qui a forgé nos consciences. Elle nous place dans un rapport particulier à l’autre et à la société, elle nous a forcées à développer des solutions et des alternatives. L’expérience de la minorité aiguise les défenses mais développe aussi la solidarité parce que la survie, quand on est en minorité, dépend de la capacité à faire corps ensemble. Il faut bien saisir la société pour bien la servir. Dans ce contexte, l’expérience de la minorité est enrichissante, elle élève. Les femmes composent aujourd’hui 53 % de la population mondiale, il est temps maintenant que les hommes fassent l’expérience de la minorité, et le premier endroit où ils peuvent et doivent le faire, c’est dans l’exercice du pouvoir.

Est-ce que la vague des hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc est un signe de la fin d’une certaine forme de pouvoir ?

Je trouve sain que ce que tout le monde sait depuis longtemps explose dans l’espace public et interdise qu’on fasse semblant d’ignorer. Nous avons dans nos lois des textes qui disent très clairement que le harcèlement sexuel n’est pas acceptable, que c’est un délit et qu’il est puni. Malgré cela, les femmes ne se sentent toujours pas protégées, ni soutenues. Les statistiques le prouvent : seulement 10 % des femmes portent plainte et encore moins obtiennent justice et réparation. Nous avions connaissance de l’ampleur du problème, la masse du mouvement nous empêche aujourd’hui de le nier. Ce qui est étonnant dans ce phénomène, c’est qu’il n’ait pas eu lieu avant.

Que répondez-vous à ceux qui craignent le développement d’un climat de délation ?

Nous sommes collectivement responsables de ce que ces détresses, qui étaient souterraines, le soient demeurées trop longtemps. Nous n’avons pas le droit aujourd’hui de réduire l’événement à sa marginalité. Oui, il y a des abus, comme il y a eu des abus dans les manifestations syndicales de quelques énergumènes qui allaient casser des vitrines et vandalisaient. Nous avons vu comment progressivement les revendications syndicales ont été identifiées à ces comportements. Je ne voudrais pas que les femmes se retrouvent piégées de la même façon. Il y a sûrement dans le mouvement du hashtag #Metoo de la délation, des abus, des fantasmes. Qu’on les trouve et qu’on les dénonce. Mais ne remplaçons pas l’événement par sa marge et ne discréditons pas tout un moment essentiel de la lutte des femmes pour leur citoyenneté, pour leur égalité dans l’espace public, à cause de la marge.

Les réseaux sociaux sont donc un pouvoir émancipateur ?

La stigmatisation sociale via les réseaux sociaux ne suffit pas, la justice doit prendre le relais et les agresseurs doivent répondre de leurs actes devant des tribunaux. C’est le fondement de la démocratie. Vu le nombre de dénonciations, si d’ici deux ans nous n’avons pas un nombre significatif de condamnations, il faudra alors se poser de sérieuses questions…”

Lire la suite de l’interview de Justine RASTELLO sur LIBERATION.FR (28 janvier 2018)

Plus de presse…

Marshall McLuhan, le visionnaire qui avait prédit les fondements et les dérives d’internet en 1962

“Plus de 20 ans avant la naissance de l’internet moderne, le Canadien Marshall McLuhan en décrivait les fondements et les possibles dérives. Retour sur les prédictions de ce sociologue définitivement en avance sur son temps.

UNE ÉPOQUE CHARNIÈRE

À l’aube des années 1960, la communauté scientifique, galvanisée par les récentes avancées techniques et technologiques, imagine déjà un futur proche avec des voitures volantes, des villes bâties sur la Lune, et une espérance de vie moyenne dépassant les 150 ans.
En 1962, le sociologue canadien publie un livre intitulé La Galaxie Gutenberg. Dans celui-ci, McLuhan suggère que l’humanité a connu quatre âges successifs : l’oralité, l’écriture, l’impression et l’électronique.
Il décrit l’ère électronique comme un « village global », un endroit où l’information est accessible à quiconque et disponible à tout moment grâce à la technologie.
À une époque où l’informatique n’en est encore qu’à ses premiers balbutiements, le Canadien voit déjà l’ordinateur moderne comme un “instrument de recherche et de communication” qui s’avèrera indispensable au bon fonctionnement du “village global” en “améliorant la récupération des données, leur centralisation et leur accès”, et en permettant “de les modifier rapidement”…”

Lire la suite sur DAILYGEEKSHOW.COM

Plus d’enjeux liés aux dispositifs…

IMBERT : Masonic Inborn (2014)

« Music Is a Healing Force of the Universe » : le son de la lutte

Nous sommes en 1969 à New York, pour un enregistrement qui est tout autant historique qu’unique en son genre. C’est l’une des dernières manifestations discographiques de l’immense Albert Ayler, artiste saxophoniste aussi influent que maudit. Il succombera mystérieusement quelque temps après, retrouvé noyé dans l’Hudson River après un mois de disparition. Son statut d’artiste maudit n’en sera que renforcé.
Mais pour l’heure, accompagné de son épouse et chanteuse Marie Maria Parks, qui cosigne les compositions, Albert Ayler est présent dans ce studio pour démontrer que la « musique est la force salvatrice de l’univers »  (Music is the Healing Force of the Universe). Pour un des moments les plus intenses et étranges de l’histoire du jazz, il empoigne une cornemuse et entame une longue improvisation free d’une douzaine de minutes, avec ses compagnons musiciens, parmi lesquels un Bobby Few en grande forme. Ce morceau de bravoure pour le moins singulier — la cornemuse n’est pas à proprement parler un instrument familier du jazz, ni du saxophoniste ! — sera baptisé Masonic Inborn par son auteur, ce que l’on peut traduire par « intrinsèquement maçonnique » ou « maçonniquement né ».
Il reste désormais pour nous à constater l’évidence. Personne n’a cru bon de relever, à l’époque comme maintenant, l’incongruité d’un titre qui demeure, pour le moment, la seule référence explicite à l’ordre maçonnique dans l’histoire du jazz, pas plus que l’utilisation d’un instrument singulier dans ce contexte, emblème d’une culture écossaise et celtique qui paraît bien lointaine de l’afro-américanité supposée intrinsèque à la musique d’Ayler. Pourtant, les connaisseurs d’histoire maçonnique noteront immédiatement la pertinence d’un titre maçonnique avec cette référence explicite à l’Écosse, terre natale mythique de la franc-maçonnerie européenne. De fait, à partir de ce constat, nous pourrons nous interroger sur la pertinence d’un lien supposé entre musique jazzistique, orale par définition, et un fait maçonnique afro-américain méconnu, mais pourtant bien identifié…”

Lire la suite de l’article de Raphaël IMBERT sur CAIRN.INFO (Cahiers d’études africaines n°216, 2014/4)

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Centre d’Action Laïque : Qui frappe ainsi ?

Entre 1877 et 1950, près de 4.000 “fruits étranges” à la peau noire ont été pendus à ces peupliers (sic) dans le sud des USA. La chanson “Strange Fruit” immortalisée par Billie Holiday dénonce ces années de terreur banalisée : sont-ce les cous brisés des pendus ou les sourires satisfaits dans la foule qui effraient le plus ?

Corrompre les principes, c’est introduire dans notre vie collective un ferment de décomposition dont nous ne connaissons pas l’antidote.

François Sureau, avocat belge

“Ce mardi, la Commission de l’Intérieur de la Chambre des représentants examine un projet de loi dont l’objectif principal est de “permettre à la police d’entrer de manière juridiquement correcte dans le lieu de résidence de l’étranger en situation illégale et, le cas échéant, de procéder à son arrestation administrative sur place”.

Au nom d’une politique d’immigration présentée comme ferme et humaine, c’est donc au moment où des initiatives citoyennes permettent à des êtres humains abandonnés aux rigueurs de l’hiver de trouver un toit chez des particuliers, que le gouvernement fédéral envisage de restreindre le principe de l’inviolabilité du domicile et le droit au respect de notre vie privée.

Outre qu’il vise à criminaliser davantage l’étranger en séjour illégal, ce projet vient donc entraver les logiques de solidarité actuellement à l’œuvre au Parc Maximilien ou ailleurs. En effet, ce ne sont pas seulement les étrangers en séjour illégal qui sont visés mais aussi leurs “hébergeurs” puisque le lieu où les forces de l’ordre pourront pénétrer, fouiller, identifier les personnes et procéder à l’arrestation administrative de l’étranger recherché pourra être celui de la résidence d’un tiers. Chez vous ou chez moi avec des pouvoirs d’investigation énormes car, dans le but de rechercher des documents pouvant établir ou vérifier l’identité de l’étranger, aucun coin ou recoin du lieu fouillé n’est immunisé contre cette “recherche” de documents.

En Belgique, pourtant, de nombreuses décisions judiciaires ont ordonné la remise en liberté d’étrangers arrêtés chez eux au mépris des articles 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales et 15 de notre Constitution qui protègent tant notre vie privée que notre domicile.

Certes, ces droits ne sont pas absolus. Ils peuvent faire l’objet d’exceptions. Mais celles-ci doivent alors être interprétées de façon restrictive, être prévues par la loi, avoir un but légitime et, enfin, être nécessaires à l’existence d’une société démocratique.

Pour le moins, cette dernière exigence de proportionnalité n’est pas rencontrée ici. L’exposé des motifs du projet atteste d’ailleurs que sur l’ensemble des étrangers en séjour illégal, susceptibles d’être arrêtés à leur “domicile”, en 2016 seulement… 7% d’entre eux n’ont pas coopéré ou obtempéré volontairement à un ordre de quitter le territoire. Pour contourner une jurisprudence claire et permettre l’arrestation manu militari à domicile de 127 personnes par an, le Gouvernement fédéral projette de sacrifier des droits fondamentaux.

Certains rétorqueront que le projet subordonne ces visites domiciliaires à l’autorisation d’un juge d’instruction (dont le Gouvernement veut en même temps supprimer la fonction…) ce qui, en soi, serait un gage de respect de l’État de droit. Mais, à la lecture du texte, ce contrôle juridictionnel paraît surtout formel et ne laisser aucune marge d’appréciation au juge saisi puisqu’il ne devra en réalité vérifier que quelques éléments factuels (l’étranger est en séjour illégal, il a refusé de collaborer à son éloignement du territoire, il habiterait bien à telle adresse…).

Aux nombreuses et répétées outrances verbales du Secrétaire d’État à l’Asile et la Migration encore récemment dénoncées par le député Patrick Dewael au Parlement, viennent donc s’ajouter les actes.

Et ceux-ci sont lourds de conséquences. Car, comme l’indique l’avocat François Sureau, “corrompre les principes, c’est introduire dans notre vie collective un ferment de décomposition dont nous ne connaissons pas l’antidote ” et qui, au gré des humeurs du temps, finiront peut-être par s’appliquer à d’autres catégories de personnes.”

Plus de 3.000 personnes ont participé dimanche soir (21.01.2018) à la chaîne humaine entre le parc Maximilien et la gare du Nord, en signe de protestation contre l’opération de la police fédérale planifiée dans le parc bruxellois. © BELGA

Lire la carte blanche originale d’Henri Bartholomeeusen, avocat, Président du Centre d’Action Laïque sur LAICITE.BE (Centre d’Action Laïque – Qui frappe ainsi?) ou dans LECHO.BE du 23 janvier 2018

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GERARDIN : Le Darknet, pourquoi tant de haine ?

Claire GERARDIN a publié cette chronique dans le blogue du réseau social LINKEDIN.COM :

“On associe le Darknet à la vente de drogue, au trafic d’armes, aux tueurs à gages, au terrorisme, ou encore à la pédophilie. Mais c’est une vision partielle du Darknet. On y trouve de tout, mais aussi une alternative à l’internet traditionnel, utile pour de nombreuses activités vitales à la démocratie.

A l’origine du Darknet

Le Darknet est un réseau internet alternatif à celui que nous utilisons tous les jours, où il est difficile de collecter des données personnelles, et d’identifier les utilisateurs. On devrait d’ailleurs parler des Darknets, car il en existe des dizaines. Freenet, I2P, GNUnet, et Tor sont les plus utilisés. Ce dernier est le plus célèbre d’entre eux, avec 2 millions d’utilisateurs par jour. La France en est le 6ème utilisateur au monde derrière l’Allemagne, les Etats Unis, Les Emirats Arabes Unis, la Russie et l’Ukraine (selon les metrics de Tor).

Les Darknets ont été inventés dans les années 1970 par le gouvernement de la marine américaine, qui avait besoin d’anonymiser ses connexions. Ils créèrent alors des réseaux isolés d’Arpanet (l’ancêtre de l’Internet) capables d’échanger des données de manière non traçable. Le terme est devenu public en 2002 suite à un article rédigé par quatre employés de Microsoft. Ils y décrivaient l’incidence négative des Darknets sur la gestion des droits d’auteurs, et proposaient de développer des outils de DRM (gestion des droits numériques) pour y remédier.

En ce qui concerne Tor, bien qu’il soit aujourd’hui maintenu par une organisation à but non lucratif – le Tor Project, auquel contribuent de nombreux mécènes comme l’Electronic Frontier Foundation, Human Rights Watch, la Freedom of the Press Foundation – le réseau est encore financé à 90% par le gouvernement américain au titre de la lutte contre la censure et la surveillance dans certains pays (comme la Chine ou l’Iran, par exemple). C’est ce qui fait dire à Jean-Philippe Rennard, économiste et informaticien, que « l’administration américaine tient un double discours. D’un côté elle soutient Tor, et de l’autre, c’est-à-dire dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, elle le dénonce » (France Culture, La méthode scientifique, Adieu Darknet, bonjour Librenet, 29/03/2017).

Clearnet, Deep Web, Darknet … les définitions

Clearnet : c’est le terme utilisé par les utilisateurs du Darknet pour décrire l’internet traditionnel. Google.com est par exemple un site web hébergé sur le clearnet. Le niveau d’anonymat y est relativement faible car la plupart des sites identifient les utilisateurs par leur adresse IP et collectent leurs données.

Deep web : c’est la partie du web qui n’est pas indexée par les moteurs de recherche. Par exemple, lorsque l’on recherche des statistiques sur le site de
l’Insee, cette requête n’est pas indexée par les moteurs de recherche. Nos documents stockés dans Google Drive n’y sont pas non plus. C’est en fait la plus grande partie du web, car beaucoup de données personnelles sont stockées dans le cloud. On le confond souvent avec le Darknet, mais il n’a en fait rien à voir avec ce dernier.

Les Darknets : ils constituent la partie anonymisée d’internet, et représentent une fraction minime de l’internet dans son ensemble. Pour naviguer sur l’un de ses réseaux, Tor par exemple, il suffit de télécharger l’application Tor Browser. En faisant transiter les connexions vers un réseau de trois « nœuds » (des serveurs) choisis au hasard –c’est ce que l’on appelle le routage en oignon, d’où l’acronyme de Tor , The Onion Router– et en cryptant le contenu des communications, l’identification et la collecte de données est rendue compliquée. Les fournisseurs d’accès à internet peuvent voir lorsque l’on utilise un réseau du Darknet mais ne peuvent pas savoir ce qu’on y fait.

Les Darknets pour quoi faire ?

Ils servent à réaliser des opérations illégales –c’est le cas par exemple des sites Silk Road, AlphaBay ou encore Hansa qui ont été fermés et condamnés par le FBI- mais aussi à communiquer et à rechercher des informations sans être repéré par des gouvernements ou autres organisations. Il est donc beaucoup utilisé par des journalistes, des lanceurs d’alertes, des dissidents et des cyber-militants. On y trouve aussi des militaires, des policiers, et des citoyens souhaitant préserver leur vie privée.

Les premiers promoteurs des Darknets sont les associations de journalistes. Par exemple, Reporter sans Frontières propose un kit de survie numérique, qui n’est rien d’autre qu’un guide d’accès au Darknet. Le Centre for Investigative Journalism (TCIJ) en Grande Bretagne propose le même type d’outil. Il s’agit de protéger les journalistes et leurs sources car, même en Europe, ils peuvent faire l’objet de fortes pressions. Et dans les pays très peu soucieux des libertés individuelles, où certains sujets ne peuvent être abordés librement, les Darknets permettent de contourner ces interdictions.

Sans Darknets pas d’Edward Snowden, de Chelsea Manning, ou encore de Panama Papers. Ils permettent de révéler des scandales d’Etat et actions illégales, et de les dénoncer de manière anonyme. Car même dans nos pays démocratiques, ce type de dénonciation est susceptible d’être poursuivie. Ce fut le cas par exemple avec la condamnation des deux lanceurs d’alertes dans l’affaire des Luxleaks.

Et enfin, les Darknets ont permis à certains dissidents chinois, opposés au régime en place, de relayer leurs idées ; aux communautés homosexuelles russes, ukrainiennes ou ougandaises de s’exprimer ; ou encore aux Printemps Arabes de voir le jour.

« Le grand méchant Darknet »

Ceux qui nous frappent utilisent le darknet” avait affirmé le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve face à l’Assemblée nationale, en réaction aux attentats qui avaient frappé l’aéroport et une rame de métro à Bruxelles le 22 mars 2016. Il est récurrent de diaboliser ces réseaux car cela permet aux politiques de trouver des boucs émissaires, et aux entreprises qui vivent de la collecte de données privées de les décrédibiliser. C’est pour cette raison que certains médias ironisent en le qualifiant de « grand méchant Darknet » (France Inter, Affaire Sensibles, Grand Méchant Darknet, 28/11/2017). Alors que les derniers attentats en Europe ont montré que les terroristes privilégient des moyens de communication très banals comme des téléphones jetables, les réseaux sociaux et des applications de messagerie cryptées à l’instar de Telegram. Et que l’on sait que les sites illégaux ne représenteraient que 2 % des sites atteignables via Tor (Etude de l’Université de Portsmouth, 2016).

Ce n’est donc pas l’outil qui doit être condamné –puisque c’est à nous de décider de l’utilisation que l’on souhaite faire des Darknets- mais certains de ses usages. Car on a le droit, et parfois le besoin, de ne pas être tracé en permanence.”

Claire GERARDIN  sur  LinkedIn (23 janvier 2018)

Plus d’articles de la Revue de presse…

PROJET ENCCRE : L’Encyclopédie à portée de clic

“Les 28 volumes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert sont désormais en ligne sur le site de l’Académie des sciences. Une interface numérique aboutie permet de découvrir dans toute sa richesse la plus incroyable entreprise éditoriale du XVIIIe siècle. Alexandre Guilbaud, qui a piloté le projet, nous en dévoile les grandes lignes.

C’est un véritable monument du siècle des Lumières qui s’ouvre au public. À l’occasion du tricentenaire de la naissance de d’Alembert, la célèbre Encyclopédie de Diderot, d’Alembert et Jaucourt (le troisième éditeur de l’ouvrage, qu’on oublie toujours de citer !) est désormais accessible en ligne sur le site de l’Académie des sciences dans la première édition critique jamais réalisée. C’est le résultat d’un chantier presque aussi titanesque que celui de la publication, entre 1751 et 1772, des 28 volumes de l’Encyclopédie : il aura en effet fallu plus de six ans à l’équipe du projet ENCCRE (Édition numérique, collaborative et critique de l’Encyclopédie), piloté par l’historien des mathématiques Alexandre Guilbaud, pour aboutir à cette édition numérique. Et c’est loin d’être terminé : si l’intégralité du Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers est aujourd’hui ouverte à la consultation, l’ajout des notes et commentaires destinés à éclairer la lecture des 74.000 articles de l’Encyclopédie n’en est qu’à ses débuts…”

Lire la suite de l’article de Laure CAILLOCE sur LEJOURNAL.CNRS.FR (18 octobre 2017)…

Plus d’enjeux liés aux dispositifs mis en place par l’Homme…

Donnez-moi des politiques lamentables, des syndicats de médecins conservateurs et corporatistes, et je vous donnerai l’examen d’entrée

Médecine et dentisterie © BELGAIMAGE

“Chers étudiants fraîchement sortis de rhétorique, comment devez vous annoncer à un patient ‘fragile’ qu’il est atteint d’une maladie incurable ?

Veuillez sélectionner la bonne réponse.
A. Devez-vous le dire au patient en premier ?
B. A sa famille en premier ?
C. Ne devez vous pas le dire ?

C’est un extrait, à peu de choses de prêt, de l’examen d’entrée dont la première édition s’est déroulée début du mois et qui a enregistré un taux de succès de 18%. Un examen qui, rappelons le, a été soutenu massivement à la fois par certain(s) syndicat(s) médicaux corporatistes et conservateurs, par certains partis francophones (MR et CDH) et par une Flandre (Open VLD, CD&V, et NVA) désirant imposer sa vision de l’accès à la médecine aux francophones.

Comment peut on donner du crédit à cet examen à la lecture de certaines questions comme celle exposée ci-dessus ? N’importe quel praticien sait, de par son expérience et ses connaissances de la loi, qu’il n’existe pas une seule bonne réponse à de telles questions et que l’attitude à adopter dépend fortement de nombreux facteurs contextuels gravitant autour du patient (âge, pathologie, famille, etc.). Comment peut-on évaluer ce genre d’aptitude chez des jeunes de 17-18 ans qui n’ont jamais vu un patient et qui n’ont jamais expérimenté la médecine sur le terrain ?

Le premier constat qu’on peut tirer de cet examen concerne l’utilité réelle de questionner des étudiants sur des faits de pratique quotidienne de l’art de la médecine avec des questions aussi fermées, un art qui restera un rêve brisé pour 82% d’entre eux.

Le deuxième constat que nous pouvons tirer se base sur un fait consternant: cet examen qui se veut “sélectif” des gens “aptes” à réussir les études de médecine a recalé de nombreux reçus collés, à savoir des étudiants qui avaient déjà réussi leur première (ou leur deux premières années de médecine !) et qui ne figuraient pas dans les quotas du concours de l’année dernière…”

Lire la suite de l’article de Jérôme LECHIEN dans LEJOURNALDUMEDECIN.COM (19 septembre 2017)

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La nuit la plus longue de Stanislav Petrov

Stanislas Petrov (c) Le Temps

“La nuit la plus longue de Stanislav Petrov Il avait «sauvé le monde» pendant la Guerre froide en évitant une possible conflagration générale. La mort de Stanislav Petrov résonne d’une étrange actualité en ces jours de tensions nucléaires.

Stanislav Petrov ? Alors que le monde se préoccupe aujourd’hui des velléités nucléaires de la Corée du Nord, alors qu’il frémit devant une possible spirale incontrôlable, ce nom était revenu ces dernières semaines comme un leitmotiv, comme le synonyme d’un antidote miraculeux. Nous sommes en septembre 1983, une époque où les agissements de Kim Jong-un auraient presque passé pour d’inoffensives facéties. Trois semaines plus tôt, les chasseurs de l’Union soviétique ont abattu un Boeing 747 sud-coréen, faisant 269 victimes, dont un membre du Congrès des Etats-Unis parmi 60 autres Américains. Le président Ronald Reagan n’en finit plus de parler de «l’empire du mal», donnant le sentiment que les Etats-Unis sont résolus à le terrasser pour de bon.

Les responsables américains de cette époque ont assuré, depuis lors, qu’il n’en était rien. La main sur le cœur, ils assurent que l’intention de Reagan n’a jamais été d’asséner le premier coup. «Les Etats-Unis ne font pas de Pearl Harbor», a expliqué Benjamin Fischer, historien de la CIA, en référence à l’attaque-surprise menée par les Japonais contre les Américains au début de la Deuxième Guerre mondiale. «Par conséquent, nous ne pouvions pas imaginer que les Soviétiques pensaient vraiment que nous serions capables de frapper les premiers.»

Et pourtant. A la tête d’une Union soviétique qui allait donner, quelques années plus tard, la preuve finale de sa décrépitude, Iouri Andropov guette les signes d’une possible attaque américaine. Les motifs d’inquiétude ne manquent pas, qui expliquent en partie la paranoïa du chef du Kremlin. Peu avant, Ronald Reagan a lancé son Initiative de défense stratégique (IDS), dite aussi «guerre des étoiles», censée protéger les Etats-Unis contre toute frappe nucléaire soviétique. Au même moment, l’OTAN prévoit d’installer en Allemagne des missiles Pershing II, qui placeraient Moscou à quelques minutes de leurs têtes nucléaires. Les Occidentaux n’en ont peut-être pas conscience mais au Kremlin, qualifié à l’époque de «pavillon gériatrique» en référence à l’âge de ses locataires, l’heure est pratiquement au compte à rebours, dans l’attente d’une guerre nucléaire jugée presque inéluctable.

Aux commandes à Serpukhov-15. Retour à Stanislav Petrov, lieutenant-colonel et fonctionnaire émérite de 44 ans. Au cœur de la tourmente, il est en charge du Serpukhov-15, ce centre niché dans les profondeurs d’une forêt proche de Moscou qui, dans l’Union soviétique de cette époque, apparaît comme le nec plus ultra de la technologie. Il est minuit passé de quelques minutes, ce 26 septembre 1983 lorsque des avertissements en lettres rouges commencent à clignoter sur les écrans et qu’une puissante sirène retentit dans toute la base militaire…”

Lire la suite de l’article de Luis LEMA sur LETEMPS.CH (19 septembre 2017)

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Margaret Atwood, romancière extra lucide

(c) Ruven Afanador

“Au milieu des années 80, la prolifique écrivaine canadienne imagine l’histoire de La Servante écarlate, bien connue depuis qu’Elisabeth Moss incarne à l’écran la domestique rebelle. Portrait de cette féministe engagée et visionnaire. Reine de longue date en son pays, le Canada, et dans le monde anglo-saxon, Margaret Atwood, 77 ans, doit à une humble servante d’avoir accédé au même impérial statut à l’échelle planétaire : cette Servante écarlate dont elle avait imaginé l’histoire au milieu des années 80, et que l’adaptation en série de Bruce Miller a fait connaître à un large public. La Servante écarlate (en VO, The Handmaid’s Tale) ou le tableau orwellien d’un monde où un pouvoir totalitaire et religieux a assujetti les femmes. Réédité en France à la veille de l’été, au format de poche, par Robert Laffont, avec en couverture le visage de l’actrice Elisabeth Moss, qui incarne à l’écran la servante rebelle, le roman se vend comme des petits pains (plus de soixante mille exemplaires depuis juin), ceint d’un bandeau rouge qui l’annonce comme « le livre qui fait trembler l’Amérique de Trump » — référence au rôle de manifeste qu’il joue outre-­Atlantique, où les féministes s’en sont emparées pour dénoncer les menaces sur les droits des femmes que fait peser la misogynie du président….”

Lire la suite de l’article de Nathalie CROM sur TELERAMA.FR (2 septembre 2017)

Et pour en savoir plus, le site officiel de la romancière et poétesse (en anglais) : MARGARETATWOOD.CA

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