Les armoires alignées

(c) Christian DOTREMONT : L’ours du sens (1974)

Les armoires alignées,
dans la pièce occultée,
sont toutes si bien fermées.
Pourtant, à travers chacune,
filtre un rayon de Lune :
les serrures verrouillées
finissent toutes par rouiller.

Dans la colle d’une queue d’aronde,
poissent les crins d’une bête immonde.
Derrière le bahut, dépasse la corde d’un pendu.
Dans ce tiroir sans fond, grouillent des araignées sans nom.
Au lieu de l’huile dans la charnière, coule le fiel d’une goule amère.
Sur le fauteuil défoncé, ce n’est pas l’ombre de ta psyché
mais le reflet d’une âme damnée.
Et le bruissement dans les placards,
ce sont tes morts et les cafards.

Les armoires alignées,
dans la pièce occultée,
sont toutes si bien fermées.
Pourtant, à travers chacune,
filtre un rayon de Lune :
les serrures verrouillées
finissent toutes par rouiller.

Il n’y a pas de Jugement dernier,
il n’y a jamais assez de clefs.
On se croirait dans du Kafka
sauf que ton Procès… c’est toi.

Alors, à deux doigts,
prends ton nombril
(juste sous ton cœur),
et vis pleinement ta vraie peur :
plonge tes mains dans le coffre noir
et sors la vieille boîte à musique,
celle que tu prenais pour un Géant d’Afrique.

Les armoires alignées,
dans la pièce occultée,
sont toutes si bien fermées.
Pourtant, à travers chacune,
filtre un rayon de Lune :
les serrures verrouillées
finissent toutes par rouiller…

préparé par Patrick Thonart

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