Article-promenade : Wolfgang Amadeus M…

Cet article est initialement paru dans le n°242 (octobre 1991) de la revue mensuelle « Prologue » de l’Opéra Royal de Wallonie (Liège, BE) – texte actualisé en 2017 – 1991 était l’année du bicentenaire de la mort de Mozart (1756-1791)

Prélude. Alla Turca. L’an 1992 sera un grand cru, un millésime festif. Les plats encore tièdes de l’année M. seront resservis au hors-d’oeuvre de nouvelles liesses populaires : 1872-1992, cent-vingtième anniversaire du premier vélocipède d’Achille-Claude Debussy ; 1920-1992, soixante-dixième anniversaire de la communion solennelle d’Olivier Messiaen, sans parler du cent-vingtième anniversaire de la Bar Mitzvah de Gustav Mahler.

Introït. Comme si vous y étiez.

Dire que M. est bien coté serait un euphémisme naïf. Non contents d’inonder les salles de concert et d’opéra de Figari et de Leporelli, les messieurs endimanchés qui président aux destinées de nos mélomanies ont tapissé les vitrines de nos libraires (il est vrai que Raimondi est photogénique) et gavé les bacs de nos disquaires (intégrales et ‘best of’, disques d’or et almanachs). Bilan : le triomphe du moyen, le règne du médiocre. The European du 26 juillet 1991 titrait : « The failures are best forgotten, if not forgiven » [« Mieux vaut en oublier les échecs, faute de les pardonner »]. Dans son article, Charles Osborne regrettait principalement que si peu d’artistes aient saisi l’occasion pour explorer le M. moins connu, notamment le jeune M. de la Finta Semplice ou du Mitridate. Seule initiative qui trouve grâce à ses yeux : The Jewel Box du critique britannique Paul Griffith. Ecrit pour Opera North, ce patchwork d’arias regroupe des pièces de M. himself, agrémentées de quatre compositions de Griffith et reliées par une intrigue-prétexte. L’honneur est sauf !

La scène est triste et si prévisible. Le disque n’est pas en reste : il faut trente (ré)éditions d’œuvres du Maître, pour (re)découvrir une interprétation marquante (que n’a-t-on laissé l’arachnéenne Mitsuko Ushida jouer également les Fantaisies dans l’intégrale Philips !). Bref, si M. fait l’unanimité, il n’est pas toujours servi avec qualité.

Prélude. Allegretto.

Pourtant, les fêtes musicales de longue distance nous avaient habitués à mieux. Une des pionnières du genre nous avait tenus en haleine pendant de longues semaines : in memoriam Les cantates d’église de Jean-Sébastien Bach sur le troisième programme [aujourd’hui Musiq3]. Après un an d’anniversaire, Liszt était presque devenu supportable… au petit-déjeuner. Reconnaissons par ailleurs que Les années Mozart du même troisième programme planaient loin au-dessus des manifestations discographiques de circonstance, genre Petite musique de nuit interprétée par l’Harmonie municipale de Glötz, chef-lieu de la Syldavie supérieure, sur CD bon marché, de marque inconnue, à 5 € en grandes surfaces. Et M. là-dedans ?

Intermezzo.

Mais que fête-t-on en 1991 ? Les vocalises de la Reine de la Nuit ? La progression inimitable du Tuba Mirum dans le Requiem ? La délicate gentillesse, confortable et digestive, du quintette pour clarinette ? Monsieur M., compositeur galant ? M., génie inspiré, malade et injustement critiqué ? Peut-être Johann Chrysostomus Wolfgang Amadeus Gottlieb M., gentil garçon boutonneux qui a fort prématurément montré plus de disposition pour le clavier que pour la robinetterie et qui, partant, a fait carrière dans la musique ? Ingratitude de l’histoire : c’est sa mort que l’on fête !

Et, prenant le contrepied des ironies féroces de l’ermite en studio (j’ai nommé Glenn Gould), le Dr Alfred Tomatis entreprend de son côté, l’apologie, primaire et peu nuancée, du génie intersidéral de M., expliquant dans son Pourquoi M. ? (Fixot, 1991) comment il en est venu à utiliser la musique dudit Wolfie dans ses thérapies.

Notre petit génie en perruque ne ferait-il pas l’unanimité ? De l’hystérie glacée du génial autiste canadien, re-créateur à deux reprises des Variations Goldberg de Bach, aux épanchements hagiographiques de l’oto-rhino-laryngologue, il y a une large plaine où nos Gaulois se perdent. Comment alors parler de M., du compositeur que l’on connaît, de l’interprète qu’il fut et, enfin, de l’homme ? Car, après tout, c’en était un.

Contrapunctus ontologicus.

Une nuit que M. déambulait dans les rues de Salzbourg, il arriva sur une piazzetta à peine éclairée où chantait une fontaine généreusement baroque. Tout aussi généreusement baroque était l’énorme femme-viking qui offrait son opulente poitrine aux débordements aqueux. Ekberg-Mozart : 1-0.

Le choc fut tel qu’un souffle d’éternité fit chuter sa perruque et que, par cette épiphanie quasi joycienne, il se retrouva dans la peau d’un simple quidam, Elckerlyc, Everyman, bref, un individu devant son seul choix vital : comment vais-je réagir à cette altérité qu’est le monde qui m’entoure ?

Face à l’ordre initial (qu’il soit architectural, ambivalent ou trinitaire), il lui fallait choisir entre deux réactions : l’adhésion ou la réaction.

Thème I.

L’adhésion implique la transparence, l’abnégation de l’individu qui se fond dans le Tout, l’absence de réaction à contre-courant, le non-agir (wu wei), la mort de l’affectif au profit du simple réel, la « patience dans l’azur » du Poète puis du physicien, bref : le silence.

Concept insupportable pour le musicien qui devrait admettre que…

Qui sait ne parle pas
Qui parle ne sait pas

Lao Tzeu, Tao-tê-king : la Voie et sa vertu
(trad Houang & Leyris, Paris, Seuil, 1979)

Une négation de l’artiste et de sa fonction de créateur qui semble néanmoins ne pas avoir inhibé certains : sans aller jusqu’au translucide dépouillement de l’art Zen, il est des musiciens comme des peintres, des sculpteurs et des écrivains qui n’ont pas reculé devant le silence. Évoquera-t-on ici les instants suspendus de Debussy et son mélisme descendant (Jankélévitch) qui désamorce sans violence les affects romantiques ?

Theme II. Con variazoni.

La réaction, elle, est un vécu bifide qui transforme l’individu, le musicien en un Laocoon prisonnier de lui-même. Face au chaos des éléments, l’homme se dit créateur et élabore un artefact, une structure, une trame rassurante qu’il propose à ses frères humains.

Ce vécu est bifide, parce que le créateur a le choix des modèles : plongera-t-il en lui-même pour puiser dans son pathos une inspiration de bâtisseur ? Quels drames pathétiques habitaient Berlioz, qui provoquèrent les épanchements de la Fantastique ? Quels débordements solitaires masque la marche disciplinée de la musique de chambre de Schubert ? Quel cœur grondant a inspiré l’explosion thaumaturgique des derniers quatuors de Ludwig van ?

A l’opposé, le compositeur, avide de reconnaissance et mendiant l’absolution pour son ego démesuré, respectera-t-il la convention, nagera-t-il dans l’académisme et l’éloge des grands ? Oubliant l’ironie pour la conformité, glanera-t-il un succès public que les précédents n’auraient accepté qu’à titre posthume ? Écrira-t-il avec élégance la Musique de table d’un prince ? Fera-t-il valser Vienne tous les soirs de fête ? Sera-t-il le chantre de la Révolution d’octobre ? Ses Ayres lui attireront-elles les grâces de Sa Majesté ?

Finale. Allegro.

Et l’artiste ? Et M. ? Ses options philosophiques trahissent sa confiance dans l’Ordre premier et, s’il n’a jamais témoigné d’un amour extrême pour le silence, il a écrit des pages que l’on ne pourrait taxer de grandiloquence affective : dans les registres graves, Zarastro n’a rien d’un Trovatore et, sur les crêtes cristallines, ses sopranos tiennent des notes qui invitent à l’infini. Que dire des Sonates pour piano quand elle sont respirées, pédales en berne, cette fois par la diaphane Mitsuko Ushida ?

Parallèlement, en bon pré-romantique, M. a teinté son élégance d’un pathos léger et de bon ton. Don Giovanni est là pour en témoigner, lui, cette caricature pour mal-voyants de l’ego triomphant qui dort en chacun de nous. L’ornementation quelquefois mièvre ou sautillante de certaines de ses pièces (un tribut payé au Siècle ?) donnerait raison à Glenn Gould mais, si l’on en croit Eduard Mörike dans sa nouvelle, Mozart auf der Reise nach Prag (1855), Mozart -puisque c’est bien de lui dont il est question- fut avant tout un fauteur de troubles, poli, peut-être (ce que Wolfgang -sic- Hildesheimer met en doute dans son Mozart, en 1979), mais dangereux pour l’ordre établi et la complaisante bourgeoisie de l’époque.

Satisfait, le lecteur se renverse dans son fauteuil : « C’est bien ce que je pensais ! ».

préparé par Patrick Thonart

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